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Creedence Clearwater Revival


Collectif, le 18/09/2017

Bayou Country


5 janvier 1969


Question à mille balles : vous en connaissez beaucoup, des groupes de rock capables d’écrire, composer, enregistrer et sortir trois chefs d’œuvre en une année ? À la connaissance de l’auteur de ces lignes, seul Creedence Clearwater Revival a été capable d’un tel exploit, puisque 1969 a vu paraître successivement Bayou Country (en janvier), Green River (en août) et Willy And The Poor Boys (en novembre), une productivité qualitative et quantitative tout bonnement délirante pour l’un des groupes US majeurs de la fin des 60’s. Premier du trio, Bayou Country s’avère non seulement l’un des deux plus réussis, collant Green River à la culotte, mais aussi celui qui cristallisera la mythologie de CCR durant les quelques années d’existence de la formation. Bienvenue dans la moiteur mystique du bayou.


À l’automne 1968, les quatre compères de Creedence sont passés de l’anonymat à la célébrité après neuf années de galère (cf la chronique de l’album précédent). Leur premier album s’est écoulé à 100.000 exemplaires, leur reprise de “Suzie Q” a scoré à la onzième place du Billboard, et les quatre hommes ont ainsi pu tourner dans tous les Etats Unis, découvrant en quelques semaines à peine des lieux qui leur étaient jusqu’alors inconnus comme New York, Chicago ou Hawaï et se produisant avec des sommités telles les Beach Boys et Jefferson Airplane ou de jeunes acteurs déjà installés comme Deep Purple, Iron Butterfly, Vanilla Fudge et Blue Cheer. D’un seul coup, l’euphorie s’empare du collectif, chacun voulant tirer à soi ce succès inespéré et s’en emparer pour proposer de nouveaux développements ou émoluments. Mais John Fogerty ne l’entend pas de cette oreille. Pour le besogneux californien, ce succès est avant tout le sien puisque c’est lui qui a écrit et composé la majorité du disque et surtout lui qui a produit et décidé de l’orientation du groupe. Pas question donc de changer d’un iota le fonctionnement de CCR : Fogerty se pose en seul et unique maître à bord et, avec l’appui de l’ingé son Hank McGill, impose ses choix aux autres qui se voient contraints de revoir leurs ambitions à la baisse. Mais le maître de Creedence est confiant : ses morceaux sont bons, il le sait et il convainc sans peine ses partenaires de le suivre aveuglément.


John Fogerty a une vision ambitieuse : suivre la carrière ascensionnelle des Beatles et des Beach Boys. Pour ce faire, il compte plus que jamais capter l’air du temps et parler à la jeunesse populaire américaine. Depuis peu, il a découvert le swamp blues, cette musique des marais pratiquée par les ancêtres des esclaves noirs de la Louisiane, et il est persuadé qu’en la métissant avec le rythm n’ blues de Bo Didley, il parviendra à affiner le style de Creedence Clearwater Revival et à séduire encore davantage les masses. Là-dessus se surajoute cette mythologie propre au bayou, au Mississippi, à la Nouvelle Orléans et à la culture cajun, une ambiance qu’il conjecture comme élégiaque, magique, bien que n’ayant jamais mis les pieds sur les terres en question. Pour lui c’est une évidence : le bayou doit devenir le terreau de sa musique, ses racines tout autant que son âme. Ainsi naissent deux hits parmi les plus connus de Creedence, “Proud Mary”, finalisé en été 1968 après avoir été conçue sous les drapeaux plus d’une année plus tôt, et “Born On The Bayou”, composé en cours de tournée et fruit de longs jams en coulisse. Forts de ces deux ambassadeurs, Fogerty et sa bande investissent les studios RCA d’Hollywood en octobre et s’attellent à l’enregistrement. Les séances sont riches mais harassantes : pointilleux et obsessionnel, John Fogerty ne laisse rien passer ni à ses collègues, ni à lui-même, allant traquer la moindre imperfection et ordonnant de nouvelles prises jusqu’à temps que les morceaux soient parfaits. Son obsession conduit quasiment le groupe jusqu’à son point de rupture lorsqu’il s’agit de mettre en boîte “Proud Mary”, les séances s’éternisant au rythme de choix de production changeants (prise live vs overdubs séparés) et d’une dispute à propos des chœurs qui, initialement interprétés par les trois suiveurs, seront le fait de John Fogerty et de lui seul, l’homme redoublant lui-même sa propre voix une fois ses collègues partis se reposer.


Formellement parlant, Bayou Country ressemble à s’y méprendre à son grand frère. L’artwork reprend la même thématique, mettant en scène les quatre musiciens mais cette fois-ci en floutant la photo afin de créer une atmosphère éthérée, onirique, tout insufflant des couleurs naturelles qui tranchent avec le bleu électrique de Creedence Clearwater Revival. Les deux disques sont également structurés presque exactement de la même façon : sept morceaux en tout - contre huit pour son aîné - dont trois en face A, celle-ci s’achevant par une longue pièce de plus de huit minutes. Néanmoins, les ressemblances s’arrêtent là, même si le style du groupe, déjà soigneusement mis en œuvre précédemment, n’évolue plus beaucoup. La voix de John Fogerty est la même, charnelle, rocailleuse, ardente ; sa guitare liquide lui répond telle une âme sœur ; la section rythmique de Stu Cook et Doug Clifford se montre solide, stylée, emballante ; la guitare de Tom Fogerty, sa moiteur, sa force, font merveille dans l’édification de la bâtisse sonore. Les membres de Creedence Clearwater Revival se sont ici trouvés et, fort de cette formule instantanément et authentiquement classique, ne s’évertuent plus à s’aventurer seuls dans la mangrove, préférant demeurer au sec, enfermés dans un cabanon de bois et de torchis, au coin du feu, un verre de whisky à la main et une clope houblonnée au bec. Finies les élucubrations psychédéliques à la californienne de “Susie Q” : le terroir constitue désormais la seule voie de salut des musiciens, celle par laquelle l’auditeur accède à leur trip louisianais. Bayou Country est ainsi un disque franc, racé, cohérent d’un bout à l’autre.


La face A fait déjà montre d’une effarante robustesse. Quel meilleur morceau pour ouvrir les hostilités que “Born On The Bayou” ? Les arpèges douces et coulantes de la guitare sont ici survolées par la voix pugnace et habitée de John Fogerty, dont le grain éraillée fait plus que jamais des merveilles. “I can remember the fourth of July runnin' through the backwood bare. / And I can still hear my old hound dog barkin' chasin' down a hoodoo there.” Une seule phrase qui synthétise tout l’imaginaire de Fogerty, le rapport à l’Amérique (fête nationale), le décors populaire (un patelin paumé), le chien qui aboie, un mystérieux vaudou que l’on traque. Une mystique bramée par un auteur totalement habité par le texte de ce morceau langoureux qui s’assoupit au soleil, vivant, respirant, suant la Louisiane par tous les pores de sa peau. Plus tonique, “Bootleg” apparaît comme l’ADN même de Creedence, cordes sèches, rythmique fouettée, soutien instrumental goguenard, tempo tendu, et là-dessus la magie guitare-voix de Fogerty fonctionne à plein tube. L’accent est fort (“Bootleg” étant quasiment prononcé “Vooley”), l’imagerie poignante, l’auditeur se retrouvant entraîné dans les affres de l’illégalité, invité à acheter au prix fort une simple eau claire (ou un whisky de contrebande ?) là où l’on n’en trouve pas ou bien à voler la tarte aux cerises de Suzie mise à refroidir sur le rebord de la fenêtre dès qu’elle a le dos tourné. Charmant et canaille, “Bootleg” est un incontournable de Creedence. Clôturant cette face, le blues nocturne lancinant de “Graveyard Train”, fort d’un gimmick de basse tout en torpeur, d’un chant rugueux et d’harmonicas joueurs s’entremêlant à un jeu soliste qui se pâme sur des trilles revêches, ne dispose pas tout à fait de la force d’un “Susie Q”, titre à qui il répond par album interposé, mais il ne démérite pourtant pas le moins du monde et apporte un peu de répit, de fraîcheur, de sérénité teintée d’amertume au disque.


“Good Golly Miss Molly” est la seule reprise de Bayou Country. La version de ce rock n’ roll de Little Richard est ici interprété en live, l’enregistrement ayant eu lieu au Fillmore East, ce qui confère au morceau un surplus d’énergie et d’esprit canaille. Le rythme chevillé au corps, il est expédié en à peine plus de deux minutes trente, avec un Doug Clifford épatant de morve derrière ses fûts et toujours ce dialogue schizophrène impérial entre les cordes vocales et les doigts volages de Fogerty, rauques et granuleux, les soli étant interprétés au poil de barbe près. Après cette mise en bouche flamboyante, l’ambiance de la face B se fait plus posée sur le luxurieux “Penthouse Paper”, blues rock classique où la basse de Stu Cook s’exprime le plus pleinement, s’évadant de la férule des deux guitares pour tracer son propre sillon. “If I were a gambler, You know I'd never lose, / And if I were a guitar player, Lord, I'd have to play the blues.” Les paroles badines et drôles, déclamées par un chanteur mi-sérieux, mi-amusé (“Si j’étais un politicien, je prouverais que les singes savent parler”), ancrent l’ambiance du disque à la tradition populaire du sud des Etats Unis. Et puis vient “Proud Mary”. LE hit de Creedence Clearwater Revival, celui que vous avez forcément tous entendu un jour sans savoir que c’était d’eux. De la douceur, de l’affabilité, beaucoup de sensibilité, il y a tout ça dans le riff hanté de cette reine fluviale, ce grand bateau à roue qui écume placidement le Mississipi. “Big wheel keep on turnin' / Proud Mary keep on burnin' / Rollin', rollin', rollin' on the river”. On est dans Tom Sawyer, à courir sur les berges afin d’essayer de rattraper cette lady de bois et de fer, fuyant les affres de la ville et de la civilisation pour se laisser aller à une vie simple où quoi qu’il arrive on ne manquera jamais de rien. “Proud Mary” est un morceau immense, tellement galvaudé qu’on aurait tort de le réduire à des illustrations de Forrest Gump ou même à l’une de ses innombrables - et inégales - reprises. Un morceau aux puissants relents de terroir, d’humanité et d’amitié, un chef d’œuvre. Finalement, le seul point un peu plus discutable du disque serait le conclusif “Keep On Chooglin” qui, loin d’être raté, se montre pourtant redondant dans l’intention du quatuor : la rythmique binaire manque de variété, la mélodie vocale rappelle beaucoup celle “Bootleg”, un comble, et l’harmonica batailleur avait déjà eu l’occasion de pleinement s’exprimer, certes avec moins d’audace, sur “Graveyard Train”. Sans doute le titre, qui s’étire sur presque huit minutes, se rattrape-t-il dans son long jam central, tendu, racé, nerveux, et dans son chouette final garage parsemé de soli endiablés grâce auxquels John Fogerty démontre qu’il n’est pas seulement un chanteur fameux, mais aussi un très bon guitariste qui sait tirer les pleins pouvoirs de son instrument.

Somme toute, moyennant la petite remarque précédente, Bayou Country est une authentique réussite, un disque fort, amoureux de son sujet et porté par deux singles remarquables. Bien sûr, “Proud Mary” finira à la deuxième place des charts US et deviendra le plus gros succès de Creedence, et l’album, quant à lui, accrochera un numéro sept au Billboard et se placera même, cocorico, en tête du classement français. Ce deuxième disque studio assoit les quatre musiciens dans le cœur et l’âme des américains tout en préparant leur triomphe qui surviendra quelques mois plus tard avec un Green River de très haute volée. Disque pionnier d’un mouvement dont il est peu ou prou le seul dépositaire d’envergure, le swamp rock, Bayou Country est une grande œuvre, formidablement produite, claire tout autant que vintage, qui n’a pas pris une ride et grâce à laquelle vous voyagerez aisément - et sans avoir à payer le billet d’avion - pour la troublante Louisiane et son univers mystérieux et attachant. Un voyage que l’on ne saurait que trop vous conseiller d’effectuer le plus vite... et le plus souvent possible.


Nicolas

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