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Beck, le manga rock


Nicolas, le 15/03/2010

La critique


Qu'on aime ou qu'on n'aime pas lire des mangas, Beck possède absolument tous les ingrédients pour passionner les amateurs de bonnes histoires et de rock n' roll. Partant d'un simple collégien qui ne connait rien au rock et dont les goûts musicaux se résument à des "idols" japonaises - entendez par là des adolescentes formatées pour vendre leur pop nippone autant par leur talent vocal que par leur joli minois, l'histoire plonge progressivement le lecteur dans la vie d'un groupe de musique. Collant à la peau des personnages, l'intrigue nous fait suivre ses membres dans toutes leurs activités quotidiennes, de leur chambre à leur vestaire pro, de petits boulots foireux en sorties alcoolisées, de cours d'école en concerts underground. On peut ainsi relever avec délectation les aléas qui sont à l'origine de la formation de Beck, les réunions informelles, les séances de songwriting en solitaire, les jams sauvages, les répétitions forcenées, les concerts ratés, les afters nocturnes à rallonge. Puis, de fil en aiguille, on découvre un groupe qui prend forme, qui commence à susciter des remous dans les salles, qui attire l'œil des professionnels, puis qui se voit proposer des contrats pour des séries de live puis des tournées. On retient son souffle devant les péripéties qui entourent l'enregistrement de leur première démo, leur participation chaotique à leur premier festival, puis l'enregistrement de leur premier album. On se passionne très vite devant les concerts qui deviennent mythiques sous nos yeux et devant les prouesses rock d'un quintette qui parvient à enfiévrer des foules de plus en plus grandes. On se prend au jeu de l'ascension irrésistible des membres du groupe, de leur découverte d'autres pays, de leurs pèlerinages rock sur les lieux les plus mythiques des USA et d'Angleterre. On découvre fébrilement l'accueil qui est fait à Beck dans les médias, chez les petits disquaires, dans les grandes surfaces, mais aussi chez les proches des personnages, parents, amis, relations... bref, tous les éléments de la parfaite success story sont présents dans le manga, et autant dire qu'en 34 exemplaires, il y a de quoi varier les plaisirs.


Le lecteur passe ainsi d'espoir en désillusion au rythme des épreuves que traversent les cinq jeunes hommes, même si certaines semblent un peu trop plaquées et exagérées pour être réellement crédibles. On pensera notamment aux menaces de mort proférées par Leon Sykes ou aux défis de spectateurs insurmontables lors des festivals. Pour expliquer cette série d'ornières souvent démesurées, il faut comprendre que Beck n'est finalement qu'un manga shônen qui se veut "classique" et qui répond à des codes dramatiques stéréotypés sensés accrocher le jeune lecteur japonais. Ainsi, la morale de l'histoire va louer l'entraide et l'esprit d'équipe entre nos cinq protagonistes, le fameux "Nekketsu" cher aux nippons. Le nombre cinq n'est d'ailleurs pas anodin et se retrouve dans tout bon shônen qui se respecte (au hasard, Les Chevaliers Du Zodiaque) car il symbolise les cinq doigts de la mains, séparés mais devant pourtant fonctionner de concert pour arriver à un résultat positif. Ici, même s'il n'est finalement question que de rock, l'auteur ne peut s'empêcher de truffer son récit d'embûches sournoises et de défis inaccessibles que nos rockeurs en herbe vont pouvoir surmonter grâce à leur persévérance et à leur esprit d'équipe. Même si ces vertus typiquement japonaises peuvent sembler surfaites dans une histoire comme celle-ci, les épreuves que vont devoir traverser les Beck ajoutent un peu de piment dans une histoire qui, par certains côtés, pourrait se laisser gagner à une certaine apathie. Même s'il est exact que ces ressorts scénaristiques artificiels sont bien loin de représenter l'attrait principal du manga, et que l'aspect nekketsu de Beck est finalement peu mis en avant.


Au contraire, ce qui fait la force de Beck, c'est sa justesse de ton. L'auteur est visiblement un observateur aguerri de la jeunesse contemporaine, et on se prend vraiment au jeu de cette bande de copains plus vraie que nature. Que ce soit dans les dessins ou dans les dialogues, le récit regorge de petits détails criants de vérité qui rendent le récit extrêmement réaliste. On pensera notamment à l'attitude des protagonistes en soirée, dans les karaokés, les roulettes à sushi, les conversations en aparté, les grandes périodes de solitude en groupe, les vannes des boute en train, le rejet ou l'acceptation d'un personnage. Et même si Koyuki est souvent le vecteur de ces petites tranches de vie puisque c'est par ses yeux que l'on découvre le milieu, l'histoire fait également la part belle aux rôles secondaires qui émaillent les péripéties du groupe. Ces rôles sont innombrables et vont du camarade de classe pervers (un grand classique du manga) au patron de bar débonnaire en passant par l'homme de main lâche, l'impresario stressé, le videur idiot, la groupie sexy, l'ingé son taciturne, le gérant de boite terrifiant, les amis d'amis snobinards, la grand mère alcoolique, le loubard raciste, la petite frappe nulle en gratte, le barman confident, le rockeur violent... chaque volume du manga introduit des dizaines de rôles secondaires de ce type, souvent éphémères mais toujours irrésistibles. Ajoutez à cela une justesse de dialogue rarissime et un trait de crayon d'une très grande variété, et vous vous rendrez compte rapidement de la richesse insoupçonnée de cette bande dessinée.


Au delà du rock n' roll, l'auteur s'intéresse aussi à des thèmes récurrents auxquels nous, français, pouvons être particulièrement sensibles. La barrière des langues entre les différents protagonistes en est l'exemple le plus frappant. Ainsi, pour percer dans le rock sur la scène internationale, mieux vaut maîtriser parfaitement l'anglais. Si cette maîtrise ne pose absolument aucun soucis à Ryusuke et à Maho (qui sont tous deux bilingues), il n'en va pas du tout de même pour Koyuki et les autres. Les premiers tomes du manga montrent d'ailleurs un héros particulièrement embarrassé lorsqu'il doit accompagner Maho en sortie avec des amies américaines alors que celui-ci ne parle pas un mot d'anglais. Cet aspect est d'autant plus important que la langue de Shakespeare, comme toute autre langue occidentale, est d'un abord bien plus difficile pour les japonais que pour nous autres français. Le travail de Koyuki pour maitriser l'anglais, bien qu'étant particulièrement acharné, n'aboutit d'ailleurs jamais complètement et met souvent en valeur un certain complexe d'infériorité des japonais vis à vis des anglo-saxons. A ce titre, la première tournée américaine de Beck est d'une justesse de ton absolument remarquable, les ricains réservant en effet un accueil initial plus que glacial à ces bridés qui parlent avec un drôle d'accent. Mais au delà de la langue, c'est toute une culture qui se voit mise en opposition avec l'autre, les occidentaux se heurtant souvent aux japonais dans tous les plans sociétaux, que ce soit sur le plan culinaire (et d'ailleurs de nombreuses scènes du manga se déroulent dans des restaurants et dans des bars) ou culturel (heures de coucher, références dans les conversations etc...). Il est d'ailleurs intéressant de noter que beaucoup de dialogues du manga sont écrits en anglais et ne sont pas traduits, ce qui permet à un lecteur lambda (c'est à dire qui n'a pas une connaissance parfaite de l'anglais) de goûter un peu au malaise des héros face à une conversation qui leur est inaccessible. Ailleurs, les dialogues sont retranscris en français mais en italique, ce qui se produit lorsque deux personnages discutent en anglais en présence de protagonistes maitrisant mal la langue, l'auteur mettant ainsi dans la confidence son lecteur alors que les héros ne comprennent rien à ce qui se dit.


Mais la langue n'est que la partie émergée de l'iceberg. En effet, tout le monde aura bien noté l'absurdité du postulat de base : l'ascension d'un groupe de rock japonais et son triomphe sur le plan international. N'importe quel imbécile peut se rendre compte qu'un tel événement ne se produira jamais, car ce qui est déjà difficile (voir impossible) pour un groupe occidental non anglo-saxon à la base (au hasard, un groupe français) prend une tournure qui peut parfois frôler le pathétique pour un groupe oriental. Qui plus est quand le guitariste rythmique du groupe n'est qu'un gamin de quatorze ans qui vient à peine de débarquer dans le rock. Seulement, l'auteur de Beck est justement loin d'être un imbécile. Il sait pertinemment que ce défi est quasi-irréalisable dans la vraie vie, et ne manque pas de ressasser ce thème tout au long des chapitres du manga. En substance, le groupe va ainsi rencontrer un nombre incalculable de personnes qui va au mieux tenter de raisonner les membres dans leur quête folle, et au pire les ridiculiser sans prendre de gants. L'histoire va également mettre en exergue une critique assez cinglante de la scène rock nippone qui, même si elle contente sans aucun problème la demande nationale, semble totalement ringarde dès lors qu'un étranger y jette une oreille. Les prestations du groupe Chinese Boogie, mélange de look binoclard/coupe au bol et de paroles égrenant les pires insanités, en est un exemple particulièrement représentatif. D'ailleurs, à part Beck, aucun des groupes de rock japonais présents dans l'histoire n'a d'ambition internationale. Pour autant, et malgré le décalage particulièrement juste entre la description des foules adolescentes asiatiques qui se bousculent aux concerts pour acclamer leurs idoles locales et celle des spectacles "exotiques" que ceux-ci offrent à nos yeux d'occidentaux, l'auteur, grand fanatique de rock anglo-saxon et adorateur de la culture pop occidentale, ne se départit pas d'une certaine affection pour ces loosers magnifiques, qui expriment par leurs excès parfois en décalage avec les nôtres une sensation de révolte qui leur est propre et qui peut légitimement se revendiquer d'un authentique esprit rock. On notera aussi que la culture rock occidentale demeure au centre des préoccupations des groupes nippons évoqués dans le manga, chacun défendant avec acharnement cet attachement à un modèle étranger qui, bien que reléguant les protagonistes à la marge de la société japonaise traditionnelle, garde un immense pouvoir attractif et évoque une sorte d'idéal de pensée et de manière d'être. Il faut enfin signaler que, pour l'immense majorité des groupes nippons présents dans le manga, l'anglais est la langue qui vient naturellement dans les textes. Autant dire que notre particularisme français, avec des groupes de rock s'exprimant encore majoritairement dans la langue de Molière (même si la dernière décennie semble avoir amorcé une inversion de tendance), ne trouve quasiment aucun écho au japon pour qui rock underground est synonyme d'Albion et d'Oncle Sam.


Intrigue fouillée, personnalités truculentes, étude de mœurs méticuleuse, humour corrosif, trait de crayon exemplaire (même si les premières pages nécessitent un temps d'adaptation), c'est tout celà, Beck : non seulement un excellent manga sur le rock, mais probablement l'un des meilleurs mangas publiés à ce jour en France. Qu'attendez-vous pour, vous aussi, vous plonger dans les aventures palpitantes de Koyuki et de sa conquête des charts mondiaux ?
Commentaires
Hakim, le 12/11/2015 à 09:19
Merci beaucoup pour cet éclairage. Excellent manga à style unique.
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