Sur le papier, O.R.k est un groupe qui a tout pour plaire : d’excellents musiciens qui ont fait leurs preuves dans des formations légendaires (Colin Edwin avec Porcupine Tree, Pat Mastelotto avec King Crimson), un chanteur remarquable (Lorenzo Esposito Fornasari et ses capacités vocales hors normes, entre Chris Cornell et Serj Tankian), un guitariste dont la rugosité des riffs n’est plus à démontrer (Carmelo Pipitone) et une ambition post-progressive portée haut et fort par le label Kscope. Dans les faits, malgré un très bon Ramagehead qui avait su nous séduire en 2019, le groupe n’a jamais vraiment confirmé son haut potentiel avec des albums qui manquent globalement de nuance et s’avèrent un peu trop conventionnels dans leur approche de heavy rock musclée, en particulier sur le dernier album en date, Screamnasium.
En écho direct à la période conflictuelle que nous vivons et à la désinformation numérique de masse qui y est liée, ce nouvel album renvoie à la technique de propagande baptisée "firehose of falsehood", qui vise à diffuser rapidement et de manière répétée une grande quantité de messages à travers plusieurs canaux sans se soucier de leur vérité ni de leur cohérence. La pochette de l’album signée Denis Rodier (illustrateur de comics) évoque cette propagande à la fois cachée et tentaculaire qui émet dans toutes les directions. Selon le chanteur Esposito Fornasari, le titre de l’album fait allusion à cette technique de manipulation à grande échelle en opposition à la sincérité que le groupe essaye d’exprimer à travers sa musique et ses paroles.
Car c’est bien de sincérité et d’introspection dont il est question ici. Les titres sont toujours dotés d'une forte intensité émotionnelle liée à l'interprétation puissante de Lorenzo Esposito Fornasari, dont le timbre de voix éraillé sublime des montées en puissance impressionnantes. L’entame toute en tension de "Blast Of Silence" annonce ainsi l’éruption volcanique à venir. Ode à la force intérieure et à l’abnégation, le titre est un véritable uppercut qui nous fait rentrer dans ce nouvel album à la vitesse d’une balle mais qui nous envoie malheureusement droit dans le mur avec les deux titres suivants. L’enchaînement "Hello mother" / "The Other Side" souffre en effet d’un manque d’inventivité et de profondeur dans la composition. Les titres se résument à quelques riffs hargneux loin d’être mémorables et la performance de Lorenzo Esposito Fornasari peut même se montrer envahissante lorsque ce dernier s’époumone dans le vide sans véritable aspérité mélodique à laquelle se raccrocher.
Cela étant dit, le reste de l’album s’avère particulièrement convaincant, avec des complaintes rugueuses et massives pourvoyeuses d'hymnes aussi sombres que fédérateurs. Le refrain épique de "16000 Days" évoquant la perte de repères ou l’émotion brute et désespérée de "Beyond Reach" offrent ainsi de beaux moments de bravoure à condition de ne pas être trop rebuté par les démonstrations vocales lyriques. Mettant au premier plan une construction plus alambiquée avec des changements d'ambiances et de rythmes, le titre "PUTFP" (acronyme de "pick up the fucking phone"), sur lequel on note l’apparition surprise du batteur Alessandro Vagnoni (en compensation d’un service rendu sur une date que Pat Mastelotto ne pouvait pas honorer) fait la parfaite synthèse des éléments grunge, prog’ et metal qui constituent l’essence du groupe. O.R.k s’offre également une incursion réussie avec le riff détraqué façon desert rock de "Seven Arms" que l’on croirait tiré du dernier album de Zeal & Ardor.
Enfin, les deux derniers titres valent assurément le détour, d’abord "Mask Become The Face", sombre et prenant, qui s’intéresse aux altérations de l’identité personnelle et se voit sublimé par un très beau solo de guitare incisif signé John Wesley. Pour clôturer l’album, O.R.k s’adonne à une approche plus progressive avec un titre à tiroirs de plus de 13 minutes. Si la structure du morceau aurait pu être plus aventureuse et suit le balisage lié à ce type d’exercice (introduction planante, sections intermédiaires plus rythmées, montée en puissance et retour au calme), elle donne une bonne occasion à la section rythmique de briller, en particulier Pat Mastelotto, absolument impérial pour donner du corps aux atmosphères tantôt jazzy tantôt électriques et abrasives de ce beau baroud d’honneur.
L’album de référence n’est peut-être pas encore pour ce coup-là, mais O.R.k n’a pas à rougir de sa dernière livraison qui fait bien mieux que la précédente et qui semble dès lors bien plus en phase avec le fort potentiel du groupe. D’autant plus que O.R.k n’a certainement pas livré son dernier combat.