Robert Jon & The Wreck
Salle : Ancienne Belgique (Bruxelles - BELGIQUE)
Première partie :
Wouais
Mes frères et sœurs de rock belges ont des petites manies, à la fois gentilles et ridicules, qui plongent souvent les artistes étrangers dans un abîme de perplexité.
Deux petits exemples ?
Exemple un : pour réclamer un rappel, la fosse belge entame le "Crowd Rain Chant", cet hymne tribal que les festivaliers de Woodstock avaient improvisé pour conjurer les pluies torrentielles qui s’abattaient sur la plaine. Faire résonner ces notes très "typées" à la fin d‘un concert donné dans le confort d’une salle climatisée incite le plus souvent les musiciens à échanger des regards interloqués.
Exemple deux : comme l’essentiel du public ne comprend pas un traître mot d’anglais (du moins quand il est parlé par un anglo-saxon), la réponse à n’importe quelle question posée par un chanteur est toujours "Wouais".
- Ca va, Bruxelles ?
- Wouais !
- Vous connaissez les paroles ?
- Wouais !
- OK ! A vous de chanter !
- Wouais !
- …
La médecine du rocker
Ce n’est certainement pas la foule des grands jours à l’Ancienne Belgique. Seul le parterre debout est accessible tandis que les gradins et les coursives se trouvent condamnés en raison de la très faible vente de billets.
Dans les couloirs, les vieux rockers soupirent et bougonnent déjà à l’idée de ne pas trouver le moindre siège accueillant pour (re)poser leurs vieux fessiers et leurs carcasses percluses,. Ils éclusent rapidement quelques bières en guise de médecine réconfortante. Si la pomme éloigne le docteur, on sait de longue date à Bruxelles que le houblon chasse le kinésithérapeute.
Fêtant ses (déjà) quinze années d’existence (et quatre albums) au service d’un boogie-blues-rock de tradition, le groupe belge Boogie Beasts propose, en première partie, un set plus convaincu que convaincant. Quelques choix assumés ne passent pas inaperçu et intriguent : l’absence de bassiste (1), la volonté de présenter une musique fidèle à un dogme trop strict à mon goût (2) et l’insertion systématique de mesures rythmiques jouées "à vide" entre les passages chantés ou les lignes des soli (ce qui donne l’impression d'une mécanique qui tourne parfois sur trois cylindres).
Complètement égaré dans le mixage, l’harmoniciste – pourtant le seul à vraiment faire le show – reste l’essentiel du temps inaudible pour le public, ce qui n’aide certainement pas à adhérer à la prestation du combo qui tire sa révérence après un set qui ne laissera pas un souvenir impérissable.
De Woodstock à Sassoon
Synchronicité : c’est également un quinzième anniversaire pour Robert Jon & The Wreck dont la prestation démarre sur les chapeaux de roues.
Le look du groupe est pour le moins surprenant. Il est difficile de trouver une cohésion entre la tradition "western à chapeau" de Robert Jon et de son batteur, l’allure garçon coiffeur Vidal Sassoon du très brillant bassiste, la coupe afro (3) du soliste moustachu et le non-style assumé du claviériste.
Durant les premiers titres, le son est malheureusement monolithique et brouillon ; les soli de guitare restent aux abonnés absents comme l’harmoniciste en première partie, ce qui laisse à penser qu’une malédiction plane ce samedi soir sur les musiciens occupant le côté jardin de la scène de l’Ancienne Belgique.
La puissance efficace de l’excellent "Stone Cold Killer" donne heureusement un peu de relief à ce début de set décevant. Puis – ô miracle rock – la balance s’améliore progressivement, révélant à la fois toutes les nuances dont le groupe est capable et – surtout – le talent de ce guitariste volubile (loin des clichés "sudistes" traditionnels) qu’est Henry James Schneekluth (le nom!).
Une complicité peut alors s‘établir entre le groupe et le public restreint, complicité facilitée par l’humour improbable dont Robert Jon fait preuve au hasard de ses interventions.
- Merci pour ce formidable accueil, Bruxelles !
- Wouais !
- Vous savez que nous avons enregistré notre meilleur album live (4) dans cette même salle ?
- Wouais !
- Est-ce qu’il y en a parmi vous qui étaient déjà là lors de ce concert mémorable ?
- … (trois mains se lèvent timidement, dénonçant autant de rockers belges qui maîtrisent vaguement des rudiments d’anglais)
- Trois ? Merci d’être revenus si nombreux !
- Wouais !
Après un solo de batterie (une denrée devenue plus rare encore que la coiffure de Schneekluth), le groupe assure un show d’une qualité irréprochable, partagé entre des rythmiques musclées et les longues interventions, nettement plus psychédéliques que southern rock, de son génial guitariste. Une longue battle entre la guitare et les claviers marque le moment le plus fort du concert avant un final explosif et un rappel mille fois mérité.
Robert Jon a une voix magnifique et mène sa troupe avec un enthousiasme communicatif. Les Californiens entretiennent joliment la flamme d’un southern rock musclé, "customisé", il est vrai, par un guitariste merveilleusement aventureux et bien moins doctrinaire que la plupart de ses pairs.
Si l’exécution (le son mis à part en début de soirée) frôle la perfection et est bourrée de conviction, il manque encore au groupe ces quelques compositions vraiment marquantes et mémorables qui ont conduit ses ancêtres (Lynyrd Skynyrd, Molly Hatchet, Blackfoot, 38 Special ,...) ou ses contemporains (Blackberry Smoke, Rival Sons) plus haut dans les nuages.
Mais bon, comme l’enseigne le bon sens populaire rock, il vaut mieux être roi dans sa petite salle de concert que larbin dans un stade.
Je pourrais conclure en précisant que les absents ont – une fois encore - eu tort mais je dois filer chez la dévouée kiné qui répare patiemment ma carcasse de vieux rocker…
Wouais !
(1) C’est un curieux choix artistique quand on sait à quel point la ligne de basse est un marqueur typique du boogie. Le fait qu’un des deux six-cordistes utilise une pédale d’effets pour sonner par moment comme une quatre cordes ne me convainc vraiment pas.
(2) Le vieux rocker qui hurlera "Wouais, rooock !" s’entendra d’ailleurs répondre un peu vertement "C’est pas du rock, c’est du boogie !". Dogmatism rules, ok !
(3) On n’avait plus vu un look pareil depuis… Woodstock.
(4) Live At The Ancienne Belgique (2023). Ce concert a été joliment filmé et les images sont disponibles sur les réseaux.
Mes remerciements émus vont au Docteur Alan Futurity et au Colonel Hamlet Cocx qui ont accepté de déserter (momentanément) leurs Chesterfield respectifs pour venir battre le pavé en ma compagnie comme de vulgaires festivaliers...







