
Manowar
Fighting the World
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Après avoir connu une productivité sans commune mesure dans la première phase de sa carrière, Manowar prend le temps de se poser pour réfléchir aux suites à donner à sa carrière afin d'atteindre les sommets auxquels les vikings américains prétendent depuis toujours. Pour son cinquième album, le groupe voit les choses en grand, en faisant appel pour la première fois à Ken Kelly, le neveu de Frazetta, pour réaliser leur pochette qui reproduit en partie un ancien travail réalisé pour Kiss (Destroyer, 1976). Il devient désormais leur illustrateur attitré, au prix de pochettes de plus en plus caricaturales. En outre, des moyens technologiques importants sont mis au service de Fighting the World qui devient un des premiers albums enregistrés en numérique. Nous sommes en 1987.
L’évolution est enfin esthétique, même si l’opus se situe dans une forme d’entre-deux : la première face est principalement dédiée au tournant commercial et hard FM du combo, quand la deuxième face reprend le registre épique typique du groupe. Ce sont, en somme, les deux grandes dynamiques déjà sensibles sur Sign of the Hammer (1984), même si elles étaient moins marquées que sur ce nouvel opus.
Ainsi, "Fighting the World" ouvre l’album efficacement sans pour autant déborder d’imagination dans son hybridation entre les riffs d’AC/DC et le Metal grand public californien lors du refrain – dans un registre proche, "Violence and Bloodshed" privilégie une forme de heavy-rock musclé somme toute classique. Le tournant FM est vraiment sensible sur "Blow Your Speakers" qui s’accorde jusqu’à quelques aspérités disco, notamment sur le refrain. Il l’est aussi sur "Carry On" qui commence comme une ballade puis adopte une dynamique rythmée Queen-esque – voire clownesque tant il verse dans le Glam un peu idiot, alors que le matériau de base était plutôt intéressant (on imagine comment le résultat aurait pu être séduisant si la composition avait été entre les mains anachroniques de The Darkness).
Fort heureusement, Manowar n’abandonne pas son terrain de jeu préféré. Les tambours de guerre grondent sur la cavalcade de "Drums of Doom" et introduisent le puissant "Holy War" grâce auquel le groupe renoue avec le registre épique, quoique direct, jouant le contraste d’intensité entre les couplets calmes et les refrains enlevés, avant de culminer sur un beau solo annoncé par un pont mexicanisant plutôt bien trouvé. Plus loin sur l’album, l’obscurité menaçante de la voix rauque et des guitares hurlantes de "Master of Revenge" tranchent avec la joyeuseté du Power Metal théâtral de "Black Wind, Fire and Steel", hélas très répétitif.
Ici, la fresque odysséenne se nomme "Defender", une longue pièce qui voit le retour d’Orson Welles à la narration (il avait déjà participé à "Dark Avenger" sur Battle Hymns, 1982), dont la voix grave interprète à la perfection son script sur des arpèges sudistes et des synthés évanescents. Le chant d’Adams et les lignes de guitare s’imposent ensuite dans une belle intensité, et touchent juste quand ils s’associent à la voix de Wells. Sur Fighting the World, Manowar parvient encore à séduire sur le terrain du titre narratif, terrain dans lequel il s’embourbera par la suite.
Il est aisé de comprendre pourquoi, de l’avis des puristes, Fighting the World inaugure la sortie de route de Manowar : le tournant grand public, placé en première face, est assez marqué et surtout, bien mis en valeur, alors que les compositions épiques ne sont pas suffisamment pertinentes pour contrebalancer cette dimension.
À écouter : "Defender", "Holy War", "Black Wind, Fire and Steel"


















