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Critique d'album

Led Zeppelin


III


(05/10/1970 - Atlantic / Warner - Blues, Folk and Heavy Rock - Genre : Rock)
Produit par

1- Immigrant Song / 2- Friends / 3- Celebration Day / 4- Since I've Been Loving You / 5- Out of the Tiles / 6- Gallows Pole / 7- Tangerine / 8- That's The Way / 9- Bron-Y-Aur Stomp / 10- Hats Off To (Roy) Harper
Note de 5/5
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Note de 4.0/5 pour cet album
"Un dirigeable au milieu des champs"
Leny, le 26/04/2012
( mots)

Ça y est, Led Zeppelin a conquis l’Amérique : le II a conquis la première place du Billboard et celle des charts anglais. Il aura donc fallu seulement deux ans, cinq tournées US et la chanson "Whole Lotta Love" pour faire de Led Zeppelin le nouvel élu de la planète rock. Car, ce 5 octobre 1970, jour de sortie du Led Zeppelin III, beaucoup de choses ont changé : les Beatles ont fini par se séparer après une trop longue période de dissensions, Jimi Hendrix s’en est allé depuis à peine un mois tandis que le rêve hippie semble déjà un lointain souvenir. C’est la fin d’une époque en effervescence et des doux rêves illusoires ; la fin des sixties. De ses cendres a jailli Led Zeppelin qui, en inventant le hard-rock, s’est retrouvé promu au grade de phénix de notre musique préférée, tout en ouvrant une voie royale aux titans que sont Deep Purple, Black Sabbath et, dans une moindre mesure, Cactus, Grand Funk Railroad ou encore Uriah Heep.  

Tout un chacun se précipite pour aller voir ce phénomène de concert qui joue des sets sans pause de plus de 3 heures devant des foules de plus en plus énormes et hystériques, le tout à un volume jamais entendu. Le succès est fulgurant, retentissant ; un peu trop pour des critiques qui n’ont pas eu le temps de se les accaparer. Les réactions sont en effet assez partagées, entre ceux qui crient au génie et louent la puissance incommensurable du groupe pour l’époque, et les autres, plus méfiants, qui considèrent Led Zeppelin comme un simple groupe de blancs-becs pilleurs de blues dont la musique s’apparente à du bruit. Les membres du groupe se retrouvent du coup devant un choix crucial : faire un autre Led Zeppelin II ou partir dans une autre direction. Faut-il appliquer  la formule "Whole Lotta Love" à l’infini, ou bien élargir les styles musicaux ? Conforter Led Zeppelin en tant qu’inventeur du hard-rock et ainsi s’assurer un avenir tout tracé, ou prendre des risques à un moment où tout va pour le mieux? Toutes ces réflexions, ajoutées à la folie des tournées et du succès galopant, poussent Led Zeppelin à prendre du recul quant à la suite à donner aux opérations.

Aussi Robert Plant suggère-t-il à Jimmy Page de partir en famille se ressourcer à la campagne, loin du bruit et de la fureur ambiante. Direction Bron-Yr-Aur, au Pays de Galles, dans un petit cottage perdu dans les collines, sans eau courante ni électricité. Enfant, Plant y passait souvent ses vacances avec ses parents, charmés par la beauté naturelle de l’endroit. Accompagnés par leurs femmes, leurs gosses ainsi que deux roadies pour acheminer le matériel, Page et Plant se ressourcent, se baladent dans les montagnes, guitare folk en bandoulière et magnétophone dans le sac à dos, et, comme le soulignera Page plus tard, apprennent à mieux se connaître. Le soir, leurs petites femmes leur font la popotte et les deux comparses jamment à la lueur de la cheminée. C’est le pied, et cette situation favorise bien évidemment l’inspiration des deux musiciens, qui rentrent de leur séjour avec une bonne dizaine de compositions dont 3 se retrouveront sur l’album : "Friends", "That’s The Way" et "Bron-Y-Aur Stomp". Led Zeppelin III délaisse-t-il pour autant le style des albums précédents, style qui a fait le succès du groupe jusqu’à présent ? La réponse est : pas complètement. En fait, il comporte une face "électrique", plus rock, et une face "acoustique", orientée folk. Ce n’est donc pas un changement total et radical, plutôt une transition.

Led Zeppelin s’est fait champion des entrées en matière : après "Whole Lotta Love" qui ouvrait le II, le groupe passe de 0 à 200 km/h en à peine 2 secondes avec "Immigrant Song". Riff tellurique, cris de guerre, section rythmique martiale : le morceau est l’un des plus violents de toute la discographie du groupe, et atteindra son paroxysme en concert (voir le live "How The West Was Won"). S’inspirant d’un concert donné en Islande un peu plus tôt dans l’année, Plant compare son groupe à une armée de Vikings débarquant sur de nouvelles terres et détruisant tout sur son passage ; il fait ici écho au comportement arrogant et outrancier du groupe lors de ses tournées US, entre chambres d’hôtels dévastées, groupies consommées aussi vite qu’un vulgaire paquet de Mikado et bacchanales grandiloquentes et décadentes ("our only goal will be the western shore"). 2,25 minutes de furie pure, le tout sans solo de guitare ni refrain. Ça commence donc très fort. Le rendu sonne plus métallique que hard-rock, avec des basses moins présentes et moins mises en valeur que sur le II afin de pouvoir, dixit Page, pousser le volume de la chaîne… "Friends", première des 3 compositions élaborées à Bron-Yr-Aur, est le calme après la déferlante. Totalement acoustique, ce morceau étrange et mystique aux fortes sonorités hindoues est une vraie surprise, même si Page nous avait déjà donné un aperçu sur le I. "Celebration Day" entre sans transition, dans un étrange tourbillon sonore. Sorte de boogie sudiste sous stupéfiants, le résultat est plutôt convaincant, léger et joyeux, et ne se prend pas la tête. Tout l’inverse de l’autre pépite de l’album, "Since I’ve Been Loving You". Longue pièce de blues au tempo lent et torturé, le groupe semble rendre un hommage vibrant à Janis Joplin. L’écho à sa célèbre reprise de "Ball And Chain" est plus que palpable, en moins psychédélique cependant. Les nappes d’orgue de Jones sont chargées de noirceur, la batterie ample et profonde, et Plant réalise une performance de haut vol, prouvant à ses concurrents du moment que pour ce qui est de chanter le blues, il n’a pas beaucoup d’équivalents. Et que dire de ce solo de guitare de Page, enregistré en une seule prise, bourré de feeling et de musicalité. Un grand moment que cette chanson, qui deviendra l’un des moments forts des concerts à venir. "Out On The Tiles" conclut cette première face de manière assez brute. Un poil en deçà d’"Immigrant Song", le riff de batterie autour duquel elle est construite vaut quand même son pesant de cacahuètes, tout comme le texte, où le narrateur se fait gauler par des passants alors qu’il convole avec sa copine sous un arbre !

La deuxième face, pour le coup, change radicalement de décor, et ne ressemble en rien à ce que le groupe avait pu nous habituer jusqu’ici. C’est là que l’influence du séjour à Bron-Yr-Aur se fait le plus sentir, avec  pas moins de 5 morceaux plus acoustiques, plus posés. "Gallows Pole" est l’un des meilleurs, grâce à un crescendo où les instruments rentrent les uns après les autres (dont un banjo et une mandoline), le tout sur une histoire sordide où un condamné à la pendaison tente d’acheter le bourreau en faisant raquer son frère et en lui offrant les charmes de sa sœur. Sans scrupule, le bourreau prend l’or et la chair avant d’envoyer le mec se balancer au bout de la corde, le tout sur une tonalité franchement joyeuse et dansante ! Puis Page fait ses fonds de tiroir pour nous ressortir une de ses plus vieilles compositions datant des 60’s : "Tangerine". Petite complainte amoureuse pop et innocente, elle permet au guitariste de placer un solo aux influences country du plus bel effet, à l’aide d’une pedal-steel. "That’s The Way" fait alors irruption dans le plus pur style folk britannique. Entièrement acoustique, c’est probablement l’un des morceaux les plus calmes du groupe (Bonham est au tambourin ici), à la fois nostalgique et apaisant, avec une touche de surréalisme. Fait rare pour le groupe, le texte possède une tonalité quelque peu politique, faussement innocente, avec cette histoire des 2 gamins dont les parents leur interdisent de jouer ensemble pour des raisons obscures (origines sociales ? ethniques ?). Plant y chante la fin du rêve hippie auquel il croyait tant, et le déplore. "Bron-Y-Aur Stomp" est plus légère (les joies de cavaler avec son chien dans de vertes prairies), et ne manque pas d’allant, avec sa rythmique en fingerpicking country doublée par la contrebasse de Jones et la simple grosse caisse de Bonham. L’album s’achève sur une bizarrerie nommée "Hats Off To Roy Harper" qui, pour le coup, est tout sauf un hommage à ce chanteur britannique de folk et ami du groupe (c'est lui qui tient la voix sur "Have A Cigar" de Pink Floyd notamment), mais plutôt une sorte de parodie du vénérable bluesman Bukka White, singé par Plant. Page parvient pourtant à reconstituer le son des premiers enregistrements de blues des années 20 comme ceux de Charlie Patton, gravés à l’époque sur des disques de cire, qui donne un côté assez visuel au morceau.  

Led Zeppelin III a reçu un accueil mitigé de la part des critiques, reprochant au groupe de s’adoucir. Les premiers fans aussi ont été quelque peu déroutés à son écoute, mais tout cela n’a nullement empêché l’album de caracoler une nouvelle fois en tête des charts des deux côtés de l’Atlantique. Alors c’est vrai : Led Zeppelin perd un peu en force de frappe sur cet album, délaissant partiellement la recette qui avait fait son succès jusque là (à savoir le mélange de blues, de rock’n’roll et de décibels qui a donné naissance au hard-rock), même si des brûlots proto-metal sont présents ici ("Immigrant Song" en tête). Mais il gagne une certaine crédibilité en prouvant à tout le monde leurs capacités musicales hors-normes leur permettant de jouer absolument de tout (blues traditionnel, folk britannique, musique indienne, folk celtique, country) sans perdre leur "touche" qui fait qu'ils sont reconnaissables entre mille. Certes, l’album manque parfois de cohérence et apparaît quelque peu coupé en deux mais, ce faisant, le groupe s'est ouvert de nouvelles perspectives pour la suite. Led Zeppelin a surtout eu le cran de suivre son inspiration du moment, et, ce faisant, a arraché l’étiquette que l’on commençait à lui coller : un label certes prestigieux et confortable mais ô combien réducteur et qui risquait de les enfermer… Led Zeppelin un groupe de hard-rock ? Oui mais pas que, et la suite nous le prouvera encore plus.

 

 

 

 

 

Note de 5.0/5 pour cet album
Nicolas, le 13/10/2014

Il existe énormément de façon d’appréhender un album et de le critiquer, d’autant plus lorsque l’on s’attaque à l’une des oeuvres fondatrices d’un monstre mythique. On peut suivre l’air du temps passé ou au contraire se calquer sur une réévaluation moderne a posteriori, on peut intellectualiser le discours ou laisser parler son coeur, on peut contextualiser ou universaliser le propos. On peut envisager un disque en terme de référence et/ou de mise en perspective avec les standards de l’époque, en terme d’originalité et donc d’héritage ultérieur, en adéquation ou en opposition avec les critiques anciennes et nouvelles, ou, tout bêtement, faire abstraction de tout cet encombrant background et apprécier un disque pour la musique et pour rien d’autre. Exercice d’équilibriste périlleux, s’il en est, et vous allez voir que, sur tous les plans, Led Zeppelin III mérite une place de tout premier choix dans votre discothèque.

Je ne vais pas reprendre tout le descriptif fait par Leny qui a parfaitement su documenter son sujet. En revanche, je vais m’attarder sur certains points plus spécifiques qui ont peut-être été passés un peu trop vite sous silence. Le premier point, et le plus important, est que rarement un album n’a été conçu et réalisé en réaction à des critiques musicales hostiles. Avec Led Zep I et II, les quatre anglais ont mis la planète - et en particulier les Etats Unis - à leurs pieds avec leur proto hard rock enflammé, mais ni Rolling Stone, ni le NME, ni le tout puissant Melody Maker n’ont daigné adouber ces nouveaux chevaliers du rock n’ roll. Or si Plant et Bonham n’en ont clairement rien à secouer et si Jones se contente à l’époque de suivre sans histoire le vol irrésistible du dirigeable, il en va tout autrement de Jimmy Page. Page possède, déjà à ce moment-là, un assez lourd passif avec les critiques suite à l’échec de sa reprise en main des Yarbirds, et il n’a clairement pas monté Led Zep pour faire de la figuration. Page est un guitariste doué, mais c’est surtout un type dévoré par l’ambition. Pour lui, l’histoire ne pourra pas se terminer tant que son génie n’aura pas été reconnu publiquement. Oui le Zep a des fans par milliers, oui il croule sous les dollars, oui il mène la grande vie, bois, baise, se drogue jusqu’au bout de la nuit, mais pour Page, rien ne vaudra jamais la consécration critique. Et puisqu’il n’est pas parvenu à convaincre les médias à grands coups de médiator, il va essayer de contourner l’hostilité et les crispations inhérentes à ce "rock vulgaire joué pour des hippies sourdingues" en se mettant légèrement en retrait dans l’élaboration du disque - pour que les critiques ne se focalisent plus sur son unique personne, en apaisant son discours, en nuançant ses chansons et en développant davantage sa palette ornementale. Même si on ne pourra nier que le III répond également à un besoin de lever le pied après l’ivresse et la frénésie de deux années de tournée non-stop… disons alors que les moyens mis en oeuvre par Jimmy Page sont une excuse idéale pour parvenir à ses fins, d’autant qu’à l’origine, c’est Plant et Plant seul qui décide de se retirer au fameux cottage Bron-Yr-Aur et que le guitariste ne vient l’y rejoindre que sur son invitation au pied levé.

C’est un fait, la question de l’héritage de Led Zeppelin revient régulièrement dans les conversations rockophiles, et on peine souvent à comprendre pourquoi, alors que Black Sabbath a engendré une prolifique descendance, personne n’a véritablement pris la suite du dirigeable. La réponse est pourtant assez simple. Ce qui singularise Led Zeppelin, ce n’est pas foncièrement un genre musical donné, contrairement à Sabbath, mais plutôt une façon de l’interpréter. Techniquement, tout d’abord. Comment attraper les aigus surhystériques de Robert Plant sans risquer de sombrer dans le ridicule le plus absolu ? Comment égaler le doigté millimétré et le groove ultra-technique du monstre John Paul Jones ? Comment, plus encore, faire de l’ombre à la frappe monstrueuse de John Bonham ? En 1970, personne, absolument personne, n’est capable de jouer le rock de Led Zeppelin. Le cas de Jimmy Page est, à l’inverse, bien différent. Page est un excellent technicien, un excellent soliste, mais d’autres guitaristes, Hendrix, Clapton ou Beck pour ne citer que les trois cadors de la six cordes les plus représentatifs de l’époque, peuvent faire aussi bien voire mieux. Pire, son rock, le rock du Zep, n’a foncièrement rien de révolutionnaire en terme structurel. Pour les crissements d’archet novateurs de "Dazed And Confused", pour le riff mythique de "Whole Lotta Love", combien de titres plus "ordinaires", avec tous les guillemets qui s’imposent ? Que serait le dirigeable s’il ne bénéficiait pas de la furie des deux résidents de Birmingham ? S’il n’était pas aussi bien produit en studio ? S’il ne jouait pas aussi fort en concert ? Tony Iommi, malgré tout le respect qu’il a pour Page, est le premier à appuyer là où ça fait mal : le jeu de guitare de Page n’a rien de heavy. Que reste-t-il, alors, des deux premiers disques soi-disant hard rock du dirigeable si on les démaquille totalement ? Ce procès intenté à l’époque à Led Zep, s’il n’est pas entièrement dénué de fondements, ne tient évidemment pas complètement la route à l’aune de deux albums qui, quoique ne rechignant pas à tomber souvent dans une emphase certaine, n’en demeurent pas moins les références, les pierres d’angle, d’un genre en pleine ascension.

Mais qu’à cela ne tienne, car Page a un autre énorme atout dans sa manche : son éclectisme, sa culture, son amour pour la folk, anglaise principalement mais aussi américaine, pour le blues, pour la country, pour les musiques celtiques. Puisque le maquillage heavy ne convainc pas, il joue une autre carte, sa carte maîtresse : la maîtrise des roots. C’est à la fois une bonne et une mauvaise idée qui est donc mise en oeuvre sur le III. Une mauvaise, car elle ne fait que détourner le problème : heavy ou acoustique, blues ou folk, le rock s’apprécie principalement pour la qualité et la personnalité du songwriting déployé, et celui-ci, malgré une implication peut-être un peu plus forte de Plant, n’évolue pas fondamentalement entre le II et le III. A la décharge de Page, les critiques de l’époque ne savent vraiment pas quoi faire de cet album bizarrement foutu, d’un éclectisme tel qu’il suggérait un raclage de fonds de tiroir en règle. Ceux qui n’aiment toujours pas les allants hard du Zep tirent à boulets rouges sur "Immigrant Song" et "Celebration Day", mais il fallait s’y attendre. En revanche, reprocher à Page de pomper Crosby, Still, Nash & Young, formation ricaine folk à peine sortie de terre en 1970, ne rime à rien même si, là encore, Page, par ses nombreux "emprunts" - pour ne pas dire plagiats - antérieurs à d’autres musiciens et sa réappropriation unilatérale d’airs traditionnels, avait déjà tendu le bâton pour se faire battre. Quoi qu’il en soit, les critiques ne veulent toujours pas entendre parler de hard rock, aussi subtil, aussi peu lisible soit-il, ou même d’ailleurs qu’il s’agisse de celui du Zep, du Sabbath, de Deep Purple ou d’autres. Le combat était perdu d’avance. Et pour gagner ce combat, il faudra que Jimmy Page se transcende véritablement, qu’il puise son inspiration dans ses tripes et dans tout le ressentiment accumulé suite à l’échec artistique cuisant de Led Zep III pour sublimer son songwriting. Car si le IV est aussi bon, aussi mythique, aussi inattaquable, c’est parce qu’il contient avant toute chose des chansons exceptionnelles, intemporelles, et ça, personne ne pourra jamais le retirer à ses concepteurs.

En revanche, la bonne idée mise en oeuvre dans Led Zep III est de permettre à Page d’accoucher d’un disque extraordinairement varié, aéré, subtil et riche. Pour finir sur la question de l’héritage de Led Zeppelin, on pourra faire la réponse suivante : s’il n’est finalement pas si compliqué de "recopier" la structure et les riffs de Page, il est en revanche beaucoup plus ardu d’égaler la restitution technique pure du quatuor, mais aussi et surtout de parvenir à jouer aussi bien dans autant de styles différents et à dérouler un tel catalogue d’arrangements, de couleurs et d’ambiances. Voilà pourquoi Led Zeppelin est inimitable, et le III représente l’exemple le plus caricatural de ce postulat. On a toujours tendance à opposer l’acoustique du III au caractère plus électrique des I, II et IV. C’est une affirmation en grande partie erronée, d’abord parce que Led Zep, sur tous ses disques, a toujours proposé des morceaux acoustiques - même si ceux-ci sont effectivement un peu plus nombreux sur le III. Ensuite, plutôt que d’envisager une vulgaire opposition acoustique / électrique, antagonisme habilement marié par Page sur sa désormais célèbre Gibson EDS-1275 inaugurée pour jouer sur scène "Stairway To Heaven" mais aussi "Celebration Day", il convient plutôt de considérer le style Led Zeppelin comme un condensé de musique pop anglo-américaine revisitée à l’aune de son grand guitariste.

On préférera s’arrêter sur l’aspect tribal d’"Immigrant Song", sur la férocité de sa batterie, (mon dieu, ce char d’assaut mené par Bonham), sur les ruades cadencées de la guitare et sur les harangues guerrières de Plant le viking que sur le moule mécaniquement hard rock du titre. On piaffera davantage devant le groove inouï de Page sur "Celebration Day" que devant la lourdeur (toute relative) de la gratte, ou à l’inverse devant les roulements aérés de Bonzo et les respirations imprimées au faussement simpliste "Out On The Titles", doté d’un final aliénant au possible, que devant la matrice hard rock un poil rebattue de ce morceau. On se laissera porter sans aucune difficulté par l’interprétation blues toute personnelle du quatuor sur "Since I've Been Loving You", par la pugnacité contenue de John Bonham qui, à chaque martellement de caisse, donne l’impression de fendre des cailloux dans un pénitencier, par l’extase distanciée de l’orgue Hammond de Jones, par l’un des solos, si ce n’est le solo le plus caractéristique de Page, tout en saccades, crissements, changements de rythme et de palette, et par l’interprétation vocale enflammée de Plant, impressionnante de maîtrise technique et de douleur expulsée avec rage et désespoir. On se repaîtra des nombreuses nuances folk du disque, d’un "Friends" ésotérique, tendu, glaçant presque inquiétant, à un "Bron-Yr-Aur Stomp" au contraire populaire, jovial, dansant, sentant bon la fumée de pipe et la bière ambrée avalée par pintes successives dans un pub perdu au fin fond du pays de Galles, en passant par l’épure, la pudeur et la slide caressante de "That’s The Way", le morceau le plus doux jamais enregistré par Led Zep, au point d’ailleurs que la batterie de Bonzo y est aux abonnés absents. Slide encore sur le blues psyché complètement à l’ouest de "Hats Off To [Roy] Harper", slide toujours sur la balade américaine "Tangerine" et son subtil contraste couplets tristes / refrains lumineux, gratte sèche claquée / glissements électriques raffinés. N’oublions pas la country et l’endiablé "Gallows Pole" dont le crescendo redoutablement maîtrisé laisse éclater toute la variété des styles maîtrisés par Page, guitare folk, banjos en superposition, avec l’épatant contrepoint réalisé par la basse de Jones, pointilleuse, sèche, nerveuse et élégante.

Reste enfin la dimension personnelle que prend un disque pour tout un chacun, et l’auteur de ces lignes pourra donc s’autoriser à réemployer, transitoirement, la première personne. Led Zep III restera, pour ma part, éternellement associé avec un voyage que j’ai effectué à Barcelone il y a quelques années de cela. Et moi qui avait un temps laissé de côté ce troisième disque du dirigeable, moins typique, moins lisible que les deux premiers, moins abouti fondamentalement et stylistiquement que le quatrième, je m’étais fait la réflexion que je vous livre à présent ici. Ce III, écouté non-stop sur mon baladeur pendant près d’une semaine, dans les rues, dans le métro, dans les musées de la capitale catalane, possède une qualité rare : il peut, justement, s’apprécier sans aucune lassitude. Cela tient en grande partie à cette grande variété de styles si souvent décriée, mais pas que. Robert Plant y livre certainement ces vocaux les plus aboutis, sans aller jusqu’à laisser exploser son organe de façon incontrôlée - "Since I’ve Been Loving You" en représentant l’exemple le plus évident. Tantôt frondeur, tantôt tempéré, le cheval fougueux de West Bromwich fait preuve d’autant de maîtrise que de sensibilité et nous permet dans le même temps de nous reposer transitoirement les oreilles pour mieux nous emporter dans son monde lorsqu’il lâche la bride.

Led Zep III est tout aussi fondamentalement zeppelinien que ses deux prédécesseurs et que son successeur, il contribue, tout autant que les autres, à affirmer un style, certes moins stéréotypé que certains le souhaiteraient mais d’autant plus riche et remarquable, d’autant moins facile à imiter. Led Zep III est une oeuvre rigoureusement incontournable, un classique, un très grand chef d’oeuvre. Et c’est là où j’irai plus loin que Leny : il n’y a aucune raison de priver un album d’une note maximale bien méritée au prétexte que, quelque part, il ne répond pas complètement à une image de genre et/ou à des attentes personnelles. Au contraire, c’est en se plongeant dans cette oeuvre finalement pas si atypique que l’on appréhendera pleinement la stature de l’un des plus grands mastodontes que le rock n’ roll ait jamais connu.

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