
Eagles
On The Border
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1- Already Gone (LP Version) / 2- You Never Cry Like A Lover (LP Version) / 3- Midnight Flyer (LP Version) / 4- My Man (LP Version) / 5- On The Border (LP Version) / 6- James Dean (LP Version) / 7- Ol' 55 (LP Version) / 8- Is It True? (LP Version) / 9- Good Day In Hell (LP Version) / 10- The Best Of My Love ( LP Version)


Entre deux mondes...
En voilà une destinée particulière… Après avoir été le backing band de Linda Rondstadt, les Eagles se sont construits et détruits à coups de déséquilibres et de conflits, en n’évitant aucun cliché rock : menaces physiques sur scène, guitare brisée dans les coulisses, lignes de coke à foison, licenciements brutaux, amitiés brisées, ...
Jusqu’à décrocher la timbale tout d’abord avec Their Greatest Hits 1971-1975 (qui reste à ce jour l’album rock le plus vendu aux USA) et ensuite avec "Hotel California", un single plus célèbre que n’importe quel cantique destiné à célébrer Jésus en personne (histoire de pasticher la sémantique de ce bon vieux John).
Originellement, le concept "Eagles" devait jouer sur la corde sensible d’un country rock à la fois contemporain (dans sa production) et traditionnel (dans ses principaux "marqueurs" instrumentaux). Une forme d’Americana avant l’heure.
Mais Bernie Leadon, le gardien du temple et du banjo, manquait probablement de charisme et d’autorité pour marquer durablement son territoire orthodoxe.
On sait que les deux premiers albums – Eagles (1972) et Desperado (1973) – ont été enregistrés à Londres par Glyn Johns, l’ingénieur du son de The Rolling Stones. La production de l’Anglais donne un aspect un peu frelaté à l’imagerie country soigneusement entretenue par nos quatre cow-boys de supermarché.
Ce sera – bien évidemment – un premier sujet de discorde. D’autant plus que, malgré la qualité de ses compositions, Desperado est un échec commercial.
Glenn Frey et Don Henley veulent un son plus rock et plus "américain". C’est dans une ambiance tendue que débute à Londres l’enregistrement du troisième projet. Après avoir enregistré deux titres, Frey et Henley virent Glyn Johns (1) et se replient aux States (en Californie et en Floride), pour confier le destin sonore de On The Border à Bill Szymczyk.
Le groupe en profite alors pour inviter Don Felder, un copain de Bernie Leadon, qui jouera de la guitare sur deux titres. Il restera pour les albums suivants...
Où il est fort étrangement question du Watergate...
Même s’il est bien conscient d’hériter d’un cadeau empoisonné, Szymczyk se glisse parfaitement dans le costume de son prédécesseur. L’album présente en effet un son "unitaire". Mais, paradoxe ultime, c’est un des deux titres enregistrés par Glyn Johns – le larmoyant "Best Of My Love" – qui décrochera la timbale, devenant le premier hit-single notoire des Eagles…
Sous sa pochette sublimement naïve signée par l’excellent artiste navajo Beatien Yazz (2), On The Border est un album charnière, à la fois bilan du récent passé et avant-propos de ce qui allait suivre.
La seule faute de goût est l’horrible "James Dean", probablement une des pires co-compositions de Jackson Browne (que l’on a connu mieux inspiré). Ce titre légitime à lui seul l’invention bénie de la fonction Track Skip des platines CD. Une daube atomique heureusement seule en son genre…
La plage titulaire vaut plus par son propos que par ses fichus accents funky avec lesquels les Eagles ne seront jamais en harmonie. Mais les lyrics, tranchants comme des lames de rasoir, sont inhabituellement polémiques puisqu’ils interpellent l’administration Nixon sur les dérives du Watergate. C’est, à ma connaissance, le seul titre du groupe qui présente des accents ouvertement "politiques". Dans la coda, on entend Glenn Frey s’écrier "Say Goodnight, Dick !" à l’intention de Richard Dick Nixon.
Le Président démissionnera trois mois plus tard (3).
Pour le reste, l’album oscille entre des face B de single, des compositions plutôt génériques ("You Never Like A Lover", "Good Day In Hell" ou le beatlesien "Is It True") et…
… quelques pures merveilles
"Already Gone", la jouissive plage introductive, est une absolue tuerie musicale et vocale. La composition est à ce point "prototypée" que de nombreux critiques écriront que les Eagles étaient avant tout un groupe de singles. Ce qui n’est pas loin d’être vrai dans la mesure où ils n’ont pas vraiment enquillé les albums "marquants" en tant que tels.
Porté par un banjo proprement satanique, "Midnight Flyer" s’inscrit dans la pure mouvance country défendue par Bernie Leadon. Le groupe se montre ici à son tout meilleur niveau.
Dans la même veine, "Ol’ 55" est une magistrale réinterprétation country de la chanson d’amour que Tom Waits avait écrite pour sa voiture, une (forcément sublime) Buick Roadmaster de 1955 baptisée "Lady Luck" (4).
Enfin Bernie Leadon signe "My Man", une émouvante ballade, déroutante de sincérité, dédiée à son ami Gram Parsons, récemment décédé (5).
J'ai connu un gars bourré de talent
Quand il chantait pour le peuple, le peuple pleurait
Tous savaient que son chant venait du plus profond d'eux-mêmes
On pouvait l'entendre dans sa voix et le voir dans ses yeux
Alors il voyageait seul, touchait les cœurs, puis disparaissait.
Comme une fleur, il a éclos
Jusqu'à ce que ce que le « vent du noyer » le rappelle à lui (6)
Mon pote est enfin heureux
Il a surmonté ses douleurs
Et nous qui sommes condamnés à rester
Il ne nous reste plus qu’à vivre comme avant
L’esquisse d’un Aigle...
Souvent salué par la presse américaine de 1974 comme une collection de singles potentiels plutôt que comme un album qualitate qua, On The Border ne décrochera pas la timbale, même s’il finira (27 ans plus tard) par être méritoirement doublement platiné.
Et le débat "rock ou country" restera forcément ouvert au sein du groupe, ce qui aura pour effet d’accentuer les tensions déjà vives entre les musiciens.
Il faut néanmoins reconnaître à l’album le charme un peu désuet d’une jolie esquisse. Une esquisse qui donnera bientôt naissance à une œuvre majeure. Ce qui provoquera de nouvelles disputes…
To be continued...
(1) L’engueulade entre Frey et Henley, d’une part, et Johns, d’autre part, est un bel épisode de la musique du Diable. Rendu furieux par les jérémiades des deux Américains, Johns a perdu son flegme et a hurlé : "The Who, ça c’est un groupe de rock ! Vous, vous n’êtes pas et vous ne serez jamais un groupe de rock !" C’était bien vu, Glyn !
(2) Le nom de l’artiste est mal orthographié dans les notes de pochette qui mentionnent "Beatian".
(3) Les Européens n’avaient pas la référence. La phrase "Say Goodnight, Dick !" – aussi populaire aux States que le "Quoi de neuf, Docteur ?" de Bugs Bunny – était un running gag du célèbre show télévisé Rowan & Martin’s Laugh-In.
(4) C’est l’occasion de redécouvrir l’album Closing Time (1973).
(5) Les deux hommes avaient joué dans les Flyin’ Burrito Brothers. Pour les amateurs de statistiques sinistres, Parsons (1946 – 1973) a loupé de justesse son intronisation au Club des 27…
(6) Le "vent du noyer" est la traduction de "Hickory Wind", une composition emblématique de Gram Parsons.
Issue de la culture biologique (à 96 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique recyclable fabriqué à vil prix en Chine.
Pour Renée et Alex. Say Goodnight, Donald !?
Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage ma vie et aussi mon brave chien Gupette qui ronfle dans le divan en attendant que je me lève pour aller la promener.


















