
Frank Zappa
Zoot Allures
Produit par Frank Zappa
1- Wind Up Workin' in a Gas Station / 2- Black Napkins (live) / 3- The Torture Never Stops / 4- Ms. Pinky / 5- Find Her Finer / 6- Friendly Little Finger / 7- Wonderful Wino / 8- Zoot Allures / 9- Disco Boy


Nous voilà en 1976 : la page Mothers of Invention semble définitivement tournée, et Zappa conclut une imposante tournée mondiale, le voyant notamment passer par le Palais des Sports de Paris en mars. Pas le temps de chômer : la créativité n’attend pas. C’est en comité restreint* que l’Américain reprend le chemin du studio, avec Terry Bozzio derrière les fûts et Zappa à peu près partout ailleurs (guitare, basse, chant et synthés). Une économie de moyens qui tranche avec les extravagances d’une période révolue, où le bonhomme multipliait les collaborations et se posait en leader de big bands, jusqu’à transformer ses albums en véritables laboratoires sonores. Zoot Allures - le dix-septième album de l’Américain - constitue ainsi un premier aperçu de la transition amorcée par l’artiste avant d’arpenter les années 80, tant sur le plan musical qu’esthétique. Une formule un brin plus accessible se dessine, qui trouvera son prolongement sur des albums comme Sheik Yerbouti, Joe’s Garage ou encore You Are What You Is, tout en nous épargnant encore les incursions reggae et ska qui commenceront à pointer le bout de leur nez par la suite.
Zoot Allures est à ce titre l’un des disques les plus "rock" de Frank Zappa, se distinguant notamment par son penchant généreux pour le hard rock, à l’image de la saturation d’un morceau comme "Wonderful Wino" ou de la dynamique déjantée de "Wind Up Workin’ in a Gas Station". Sans oublier la patte Zappa, évidemment, à travers un "Disco Boy" à la mélodie aguicheuse, qui se moque ouvertement de la culture disco tout en proposant un mélange énergique de rock et de funk. On appréciera également l’intervention de plusieurs invités de choix sur l’album, en particulier Ruth Underwood et son inimitable jeu de percussion au marimba, ainsi que Captain Beefheart, venu poser quelques partitions bien senties à l’harmonica.
Bien évidemment, nous restons sur un album de Zappa, et un énergumène pareil n’est pas prêt de sombrer dans quelque forme de conformisme que ce soit. Les amateurs du guitariste moustachu se délecteront ainsi de l’indispensable "Black Napkins", imposante chevauchée bluesy captée lors d’un concert à Osaka, alors que Zappa était encore accompagné de Napoleon Murphy Brock, Roy Estrada et André Lewis. L’impressionnant solo de guitare mettra tout le monde d’accord, avec ce jeu si caractéristique du maître à la six-cordes, fait de notes serrées et impulsives. On notera également çà et là quelques singularités savoureuses, à l’image du complexe "Friendly Little Finger", remettant à profit le concept de xénochronie, ce procédé typiquement zappaïen consistant à extraire une section mélodique - un solo de guitare, généralement - de son contexte pour l’associer à une autre composition qui, de prime abord, n’a rien en commun.
Enfin, si un album comme Zoot Allures a su passer à la postérité, c’est certainement grâce à un titre aussi sulfureux que "The Torture Never Stops". Sur plus de neuf minutes, Zappa y installe une ambiance crasseuse de polar noir, avec son habituel chanté-parlé, sur fond de jouissance et de supplices féminins qui feraient presque passer "Love on the Beat" de Serge Gainsbourg pour une comptine de récréation.
Irrévérencieux, mais aussi plus accessible qu’à l’accoutumée dans ses structures mélodiques, Zoot Allures fait à la fois office d’album de transition - vers les très périlleuses années 80 - et de renouveau. Débarrassé des Mothers of Invention, Zappa s’ouvre ici à un nouveau public, quitte à dérouter une frange des aficionados de la première heure. Un disque parfois boudé par les plus puristes, mais qui regorge pourtant d’instants savoureux et de morceaux appelés à devenir de véritables classiques de scène. Car si Zoot Allures marque la fin d’une époque, il annonce surtout un Zappa nouveau : plus direct, plus accessible, mais certainement pas plus sage.
* À noter que Patrick O’Hearn (basse) et Eddie Jobson (claviers), qui figurent sur la pochette de l’album, n’ont en réalité pas participé au travail en studio, mais seront recrutés pour la tournée qui s’ensuivra.
A écouter : "Black Napkins", "The Torture Never Stops", "Zoot Allures"





















