
David Bowie
Let's Dance
Produit par
1- Modern Love / 2- China Girl / 3- Let's Dance / 4- Without You / 5- Ricochet / 6- Criminal World / 7- Cat People (Putting Out Fire) / 8- Shake It


Rions un peu
1845. Orpheline et abandonnée de tous, la pauvre petite Karen porte une paire de vilaines godasses, grossièrement confectionnées à l’aide de vieux bouts de tissus. Adoptée par une vieille dame richissime, la demoiselle jette ses vilaines savates au feu et achète une paire de magnifiques souliers rouges qu’elle a l’impudeur de porter alors qu’elle se rend à l’église pour sa confirmation.
Cet acte vaniteux ensorcelle les chaussures rouges qui se mettent à danser sans fin. Nuit et jour. Sans jamais de repos. Jusqu’à l’épuisement du corps et de l’âme de Karen.
La pauvresse suppliera alors un bûcheron de lui couper les pieds pour retrouver sa liberté. Les pieds coupés continueront de danser tandis que la jeune fille connaîtra enfin la rédemption et la paix de Dieu.
On savait rire au siècle de Hans Christian Andersen...
Comment te dire adieu ?
David Bowie appartient à cette catégorie de personnes qui ont de la peine à dire « au revoir ».
Simplement, il vient un moment où il n’est plus là.
Je suis là ! Je suis plus là !
Posez – au hasard – la question à Tony Visconti ! C’est par une indiscrétion de Connie Coco Schwab, la fidèle assistante personnelle de Bowie que le producteur (pourtant fétiche) a appris qu’il avait été lourdé pour être remplacé par Nile Rodgers. David Bowie – avec qui il entretenait une amitié fraternelle de 12 années – n’a jamais trouvé ni le temps ni le courage de lui passer un petit coup de fil pour l’aviser de son retournement de veste artistique.
Vous trouvez que j’affabule ? Posez – toujours au hasard – la même question aux Spiders From Mars. Ou au Major Tom. Ou à Ziggy Stardust. Ou à Brian Eno et son rock avant-gardiste pétri de stratégies obliques.
Êtres humains, characters fantasmés ou forme artistique, tous ont connu un grand amour, une fraternité absolue et définitive avant d’être plantés au bord du chemin. Sans préavis ni explication.
Bowie était là. Bowie n’est plus là.
Nile
New-York, 14 novembre 1982. Cinq heures du matin et trois degrés au thermomètre. Au n°25 de la troisième avenue, il y a The Continental, un club de fin de nuit. Les lieux sont quasiment déserts. Au bar, il y a un homme qui rêvasse. Deux gaillards entrent en rigolant bruyamment. Un blanc et un black. Ils sont passablement éméchés. Le blondinet tend le bras vers l’homme qui rêvasse au bar et éructe : "Putain… Mais, putain ! C’est Bowie !" Et il se vomit copieusement dessus. Le black s’approche tranquillement du bar : "Nile Rodgers". Bowie sourit.
Tandis que Billy Idol et ses effluves de vomi cuvent leur nuit d’excès dans un coin, les deux hommes vont discuter musique jusqu’à l’aube. Et il sera question de succès commercial planétaire et de la malédiction des chaussures rouges...
Let’s Dance
Après une préparation à Montreux où résidait David Bowie (et où il était longuement resté cloîtré après avoir été traumatisé par l’annonce de l’assassinat de John Lennon en 1980), l’équipe de production et les musiciens de Nile Rodgers investissent les studios Power Station à New-York.
Le chanteur se dit très excité à l’idée de travailler avec des personnes qu’il ne connaît pas et dont il ne peut deviner ce qu’il vont jouer. Il insiste cependant pour que Stevie Ray Vaughan – qu’il a vu au Festival de Jazz de Montreux – soit de la partie.
Le choix est a priori étrange dans la mesure où le style bluesy du six-cordiste ne s’accorde pas naturellement à la musique que produit le patron de Chic. Mais c’est précisément ce contraste qui va rendre la démarche potentiellement intéressante. Sous exploité (et souvent à côté de ses pompes), Stevie Ray Vaughan n’interviendra que ponctuellement au gré des titres. Il faut néanmoins admettre que chacun de ses riffs s’avérera létal.
Sous un artwork aussi hideux qu’illisible, Let’s Dance va connaître une destinée commerciale exceptionnelle. Pourtant, avec le recul et à l’analyse, l’album est littéralement fait de bric et de broc.
Il y a tout d’abord une peu intéressante partie "recyclage" où l’on retrouve une réécriture orientalisée de "China Gir", un titre assez pénible co-composé avec Iggy Pop (sur The Idiot en 1977), une (ré)adaptation de la scie "Cat People" (B.O. du film éponyme) et une (jolie) cover du peu consistant "Criminal World" du groupe Metro (1977).
Dans la rubrique "remplissage", il y a l’anecdotique "Without You" qui présente le Thin White Duke dans sa version la plus génériquement stérile (malgré une ligne de basse atomique de Bernard Edwards) et "Shake It", un pénible foutage de gueule conclusif.
Les seuls titres intéressants sont finalement l’introductif et irrésistible "Modern Love", le tube post-disco intersidéral "Let’s Dance" et le fascinant "Ricochet".
Joliment troussé, "Modern Love" et son rythme soutenu est un tube instantané même si l’on ne retrouve dans ses lyrics aucune trace d’ambition stylistique particulière.
Que l’on aime ou non "Let’s Dance", le titre est hors du commun et hors format. Il a été fabriqué comme un tube et c’est devenu un tube. Monstrueux. Partagé entre l’influence funky-disco de Nile Rodgers – qui confère à l’exercice un côté léger, joyeux et… dansant – et les humeurs sombres de David Bowie qui exprime dans ses lyrics toute la noirceur d’un monde sinistre, condamné s’enivrer de danse pour oublier sa misère existentielle.
D’où la référence aux fameux souliers rouges de Andersen…
Put on your red shoes
And dance the blues...
Et la Terre entière de se précipiter sur la piste pour se déhancher, sourire aux lèvres, sur une vision de fin du monde (1)…
Évidemment, il faut jeter la stupide version raccourcie (Radio Edit) sortie en single pour ne conserver que la version longue de l’album avec son final apocalyptique.
Même si Bowie l’a trouvé inabouti (2), "Ricochet" est un extraordinaire funk urbain tout en noirceur et sueur, à la fois angoissant et étouffant.
Comme des herbes folles qui attendent la faux sur leur paroi rocheuse
Le monde fait le pied de grue au coin de chaque rue, dans l’attente d’un emploi
Tournez les images saintes contre les murs
Qui peut supporter l’oubli
Bruit de tonnerre et bruit de l’or
Bruit du Diable violant sa liberté conditionnelle
Telles sont les prisons et tels sont les crimes
(Il faut) Apprendre la vie d’une nouvelle manière, plus violente...
And then...
L’album se vendra à plus de dix millions d’exemplaires… Un chiffre parfaitement inimaginable pour un artiste jusqu’alors trop conceptuel pour le grand public.
Mais, la vie est faite de paradoxes : en termes de créativité, Let’s Dance marque également le point de départ d’une pénible (et très longue) traversée du désert, comme s’il avait fallu que Bowie (auto-)expie son vil commerce de 1983 avec le Diable...
Sélection express
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "Modern Love", la plage titulaire et, surtout, "Ricochet".
(1) Comme tous ces mariés qui passent "Every Breathe you Take" de Sting le soir de leur noces, sans se rendre compte qu’il s’agit d’une chanson de haine, de détestation et de violence brutale.
(2) Bowie estimait que Rodgers n’avait pas compris sa conception du titre et que le rythme de base ne convenait pas à sa manière de chanter certains lyrics.
Cette chronique AlbumRock est garantie 100 % post-disco.
Elle est dédiée à tous ceux et toutes celles qui dansent pour oublier que le monde est moche et injuste. Au risque d’être damné.e.s...
Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage ma vie et mon chien Gupette qui grommelle parce qu’elle n’aime pas David Bowie.


















