
Big Big Train
Woodcut
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1- Inkwell Black / 2- The Artist / 3- The Lie of the Land / 4- The Sharpest Blade / 5- Albion Press / 6- Arcadia / 7- Second Press / 8- Warp and Weft / 9- Chimaera / 10- Dead Point / 11- Light Without Heat / 12- Dreams in Black and White / 13- Cut and Run / 14- Hawthorn White / 15- Counting Stars / 16- Last Stand


Si l’arrivée au micro du chanteur Alberto Bravin a permis au très gros train de poursuivre son voyage, une partie des auditeurs historiques du groupe n’a pu se remettre du décès prématuré du regretté David Longdon. Si ce dernier n’était pas l’un des membres fondateurs du groupe, il est vrai qu’il avait parfaitement su insuffler une âme au rock progressif développé par les Anglais, contribuant à l’ascension irrésistible du collectif au sein de la sphère progressive contemporaine. Le précédent album The Likes of Us avait toutefois pu rassurer, apporter une certaine continuité stylistique avec l’héritage Longdon et ainsi contribuer à combler le vide laissé par une voix aussi emblématique à grand renfort de mélodies expressives et mélancoliques, de moments de bravoure instrumentaux et d’arrangements gracieux rappelant toujours l'héritage Génesien (les descentes de claviers, les arpèges de guitares douze cordes, les orchestrations élégantes).
Pour ce second album post-Longdon, la formation s’est recentrée autour du fondateur Gregory Spawton et des vétérans Nick D’Virgilio et Rikard Sjöblom avec la participation de Oskar Holldorff (claviers), Claire Lindley (violon) et Paul Mitchell (trompette). Fruit d'une élaboration collective à laquelle l'ensemble des membres du groupe a participé, Woodcut est un album concept qui s’attache à décrire les tourments d’un artiste en panne d’inspiration et de créativité qui se retrouve transporté au cœur d’une scène représentée par une gravure en bois, à l’instar de celle représentée sur la pochette de l’album. Différents thèmes sont ainsi abordés en filigrane de ce seizième album : la condition solitaire de l’artiste face à son œuvre, la peur de l’échec ou encore les liens entre création et folie.
De la délicate ouverture croisée où clarinette et violon se répondent à sa conclusion épique, les seize titres de Woodcut se suivent sans discontinuer pour former un long voyage de plus de 60 minutes qui balaye un large spectre de la galaxie progressive. Introduisant le protagoniste principal de cette nouvelle œuvre concept ainsi que le principal thème mélodique qui servira de fil conducteur à l’ensemble de l’album, "The Artist" constitue d’entrée de jeu l’un de ses principaux tours de force avec une écriture qui brille par sa finesse et son intelligence. La progression mélodique est parfaitement mise en valeur par l’exécution instrumentale de haute volée ainsi que les chœurs harmonieux. Les développements progressifs sont particulièrement habiles, marqués par un break déstructuré très surprenant qui apporte un grain de folie et un air de trompette conclusif d’une grande beauté. Le chanteur italien semble également davantage avoir pris ses marques et livre dès ce titre une performance de haut niveau, incarnant les sentiments contradictoires du héros face aux incertitudes de la création artistique. Un peu plus loin, la transition entre la superbe ballade "The Sharpest Blade" marquée par la beauté mélancolique du violon et du chant de Claire Lindey et le ton résolument jazz rock de "Albion Press "mâtiné de passages débridés au piano électrique et renforcés par les cuivres est assurément un autre temps fort de l’album.
Malgré son opulence et sa longueur, l’écoute de ce seizième opus est particulièrement aisée avec des transitions bien amenées, des titres relativement courts et des compositions globalement douces et accessibles. L’auditeur sentira ainsi poindre une sensation de ravissement lié à la douceur pastorale de "Arcadia" composée par Spawton dans la plus pure tradition de Big Big Train avec ses passages symphoniques et sa guitare douze cordes ou grâce à la délicatesse du piano sur "The Lie of the Land" avant une belle montée en intensité amenée par des chœurs puissants. Dans le même esprit, l’entrecroisement des lignes de guitares acoustiques et électriques illumine le court morceau "Light Without Heat" avec un superbe solo de Rikard Sjöblom, tout comme "Dreams in Black and White" qui reprend le thème principal en canon avant un une nouvelle intervention du guitariste Suédois.
Si la douceur champêtre acoustique de "Chimaera" peine à se départir d’une trop grande mièvrerie, le groupe sait réintroduire de la tension pour éviter tout essoufflement sur l’électrisant "Warp and Weft" qui évoque avec une certaine urgence hallucinée la frénésie créatrice de l’artiste. Dans le même esprit "Dead Point" s’avère particulièrement réussi et amène une tonalité plus dramatique, confrontant l’artiste à ses peurs et démons intérieurs tandis que "Cut and Run" s’autorise une incartade instrumentale furieuse et déjantée avant d’amorcer la phase finale de cette épopée musicale. Après une magnifique reprise du thème de "The Artist" au piano, violon et violoncelle, « Counting Stars » offre ainsi un vibrant message d’espoir et de résilience avant une conclusion épique portée par le souffle conclusif de "Last Stand".
Plus ambitieux et abouti que son prédécesseur, Woodcut nous semble constituer le véritable acte du renouveau de Big Big Train avec un Alberto Bravin mieux intégré et des thèmes mélodiques magistralement exécutés. Si on pourra toujours lui reprocher un côté trop lisse et académique sur certains passages, Big Big Train semble avoir trouvé la formule pour poursuivre l’héritage de la période Longdon tout en se forgeant une nouvelle personnalité. A défaut du marbre, Woodcut est ainsi assurément un album à graver dans le plus précieux des bois.


















