
Queensrÿche
Rage for Order
Produit par Neil Kernon


Par bien des aspects, Rage for Order, le second album de Queensrÿche, pourrait être le plus important de la carrière du groupe. En effet, celui-ci pose les bases esthétiques du combo, approfondies dans les albums suivants, qui sont enfin détachées de l’inspiration Maiden-ienne sensible sur Queen of the Reich (1983) et The Warning (1984).
C’est d’abord une affirmation identitaire avec, pour la première fois, l’apparition du logo en forme de trident (surnommé sans grande inventivité le tri-rÿche) – quant au look proche du Hair Metal affiché à l’arrière de la pochette, les musiciens auront le bon goût de rapidement l’abandonner. Cette esthétique visuelle était liée à une stratégie d’assouplissement de leur musique vers des horizons plus FM : or, c’est justement cette dimension qui offre à Queensrÿche toute son originalité et qui pave la voie vers le Metal progressif. D’ailleurs, les aspérités FM souvent soulignées, n’apparaissent qu’en arrière-fond, dans quelques choix mélodiques ou dans la production, mais ne sont pas si présentes. À peine pourrait-on regretter quelques sonorités synthétiques malheureuses sur le Maiden-ien "The Whisper" (un titre loin d’être honteux) et bien sûr, la faute de goût constituée par "Gonna Get Close to You", une reprise de la chanteuse pop canadienne Lisa Dalbello revisitée dans un registre épique.
Enfin, le thème dystopique, véritable leitmotiv du groupe qui sera retravaillé sur Operation: Mindcrime (1988), parcourt une grande partie de l’opus, mettant en avant les dangers des technologies robotiques et de l’intelligence artificielle dans l’avènement d’une société de contrôle. Les innovations sonores de "Screaming in Digital" et les paroles de "Chemical Youth (We Are Rebellion)" incarneront au mieux ces enjeux.
Dès le diptyque d’ouverture, l’écriture bientôt caractéristique du combo est mise en scène dans son pendant Heavy ("Walk in the Shadows") et dans son format ballade – très légèrement FM ("I Dream in Infrared"), avec une netteté qui confirme le rôle pivot de Rage for Order dans la discographie du combo. S’il n’hésite pas à proposer du Metal efficace ("Surgical Strike"), Queensrÿche pose aussi les bases du Metal progressif, ou du moins de sa vision raffinée du Metal. Les transitions épiques et les fioritures (à commencer par le soli) de "London" sont d’autant plus remarquables qu’il s’agit d’un midtempo, tandis que la ballade finale "I Will Remember", alterne arpèges et pompe folk pour un résultat vaporeux très réussi. Plus impressionnant encore, "The Killing Words" joue sur les atmosphères (en partie grâce aux synthés) et les arrangements pour complexifier la composition tout en la laissant très accrocheuse : la leçon sera retenue pour Operation: Mindcrime (1988). De même, "Neue Regel" dévoile dès ses premières notes acoustiques son ambition ensuite développée pendant cinq minutes, non sans quelques exploits au chant – Geoff Tate réalisant sur cet album un travail de haut vol.
Parfois considéré comme un (voire le) chef-d’œuvre du groupe, Rage for Order mérite au moins la reconnaissance due à son statut de première incarnation de l’esthétique accomplie de Queensrÿche. Ce qui n'est pas anecdotique au regard de l'histoire du Metal.
À écouter : "The Killing Words", "Walk in the Shadows", "Neue Regel"


















