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Critique d'album

Ramones


Ramones


(23/04/1976 - - Punk américain - Genre : Ska / Punk)
Produit par Craig Leon

Note de /5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"Gabba Gabba Hey ! "
Daniel, le 14/02/2026
( mots)

Deux anecdotes (plus ou moins authentiques) ...

Anecdote 1 : le réceptionniste de l’hôtel trouve que le gaillard qui lui sourit n’a vraiment pas une tête à s’appeler Paul Ramon. Trop Anglais. Dans l’accent et dans l’attitude. Mais il ne pose pas de question. "Voici la clé de votre chambre, Monsieur Ramon. Bon séjour chez nous !" Paul McCartney remercie, laisse un petit pourboire et s’éclipse incognito dans l’ascenseur. 

Anecdote 2 : 30 janvier 1973. New-York. Quartier du Queens. Coventry Club. Il y a sept ou huit spectateurs pour le premier concert de Kiss. Dont la maman de Gene Simmons. Et un (très) grand gaillard timide et taiseux. Jeffrey Ross Hyman trouve la démarche du groupe amusante. Maladivement timide et probablement atteint du syndrome de Marfan, il est attentif au fait que des masques et des costumes garantissent l’anonymat des musiciens. 

Encore assourdi par les décibels maladroits de Kiss, Jeffrey – qui se fait quelquefois appeler Jeff Starship – se dit qu’un bon pseudonyme et des lunettes de soleil pourraient aussi bien faire l’affaire que des fringues de mère maquerelle et un maquillage de kabuki.

Tandis qu’il remonte Queens Boulevard dans le froid glacial de janvier, il s’invente un groupe rock. Un groupe dont il serait le batteur. Ou, peut-être, le chanteur. Jeffrey ne sait ni chanter ni marquer le tempo. Mais à New-York, au cœur de l’hiver, tout est possible. Y compris l’arrivée d’un printemps. C’est une simple question de semaines. 

Au même moment, à deux blocs de là, Douglas Glen Colvin, guitariste fort peu doué à ses heures, rêve également de gloire. En frimant devant le miroir de sa salle de bain, il s’invente un nom de scène qu’il emprunte à Paul McCartney. Ramone. Dee Dee Ramone. Et il trouve que ça sonne bien. 

Ramone, donc.

Un an plus tard, Jeffrey Ross Hyman deviendra Joey Ramone au chant. John William Cummings, Johnny Ramone à la guitare. Douglas Glen Colvin, Dee Dee Ramone à la basse. Et Tamas Erdelyi, Tommy Ramone à la batterie. Une fratrie anonyme de faux Ramones. Leur uniforme combinera une coiffure type "bol de céréales inversé", un jean élimé, un t-shirt et un Perfecto. Point. 

Simple et efficace... 

Il reste alors au groupe à rédiger quelques manifestes définitifs, à apprendre deux, voire trois accords, à enregistrer une rafale de titres et à devenir aussi célèbre que leur modèle, Paul Ramon... 

Gabba Gabba Hey ! (1)

… un drôle de paroissien...

Fils d’un immigré juif qui a fui la Russie, Hillel Hilly Crystal (1931-2007), grand fan de Miles Davis, fait partie de ces fous de musique(s) qui, au nom de leur passion, s’investissent corps et âme dans des projets délirants. En 1973, Hilly ouvre à Manhattan un club au nom plus qu’improbable : le Country-BlueGrass-Blues and Other Music For Uplifting Gormandizers, soit le CBGBOMFOG. 

Les petits rockers qui envahissent le lieu (2) ont tôt fait de raccourcir l’acronyme en CBGB.

C’est sur cette scène que les Ramones vont créer l’événement, le 16 août 1974, en imposant un mur du son totalement nouveau au service d’une rafale de titres punks et saturés de moins de deux minutes, tous exécutés en surmultipliée. "1-2-3-4". Le premier concert a duré dix-sept minutes. Le temps de jouer toutes leurs compositions.

A toute allure.

… et un parfum de sixties

Le punk new-yorkais de 1976 n’est pourtant pas un mouvement spontané 

C’est que les USA ont déjà connu une première vague. Pas une lame de fond. Mais il y a eu une protopunk attitude au début des sixties.  En 1962 : The Trashmen ("Surfin’ Bird") dans le Minnesota et ? And The Mysterians ("96 Tears) dans le Michigan.  En 1963, The Kingsmen ("Louie, Louie") en Oregon. 

Il y aura aussi The Sonics et The Seeds, … 

En tirant un peu sur l’élastique de la notion, on pourrait presque citer Sam The Sham, en 1965. Presque. Parmi  une kyrielle d’autres dont les noms flirtent avec l’oubli…

Mais ce mouvement fondateur s’est dilué dans le psychédélisme et le flower power. Avant de disparaître comme un glaçon dans une tasse de verveine trop chaude…

Soixante-quatorze fois

Durant les semaines qui suivront leur première prestation, les Ramones vont jouer soixante-quatorze fois au CBGB. 

Jambes écartées, mal à l’aise (3), figé comme une statue de cire derrière son pied de micro, planqué derrière ses lunettes noires, impassible durant les passages "instrumentaux", Joey Ramone s’invente un style à nul autre pareil, loin des gesticulations hystériques de ses contemporains. Plus proche de Buster Keaton que de Mick Jagger.

Les Ramones proposent un mur de son saturé, propulsé par un beat binaire speedé sur lequel sont scandés des textes apparemment très crétins. A des années-lumière de ce rock américain, un peu boursoufflé, qui est devenu "adult oriented", "soft", "prog", "jazzy" ou "pomp". 

Repéré par les journalistes branchés de son temps, le groupe signe rapidement chez Sire (un label du groupe Warner) et, en janvier 1976, se retrouve en studio avec un budget de... 6.400 dollars pour sept jours d’enregistrement (4).  

Fascinés par The Beatles, les faux-frères bricolent un son artisanal proche d’un enregistrement mono, mais ensuite traficoté artificiellement en stéréo, comme les albums anciens des quatre de Liverpool. La démarche aura pour ambition de coller la basse de Dee Dee sur le canal gauche de la stéréo, la guitare de Johnny sur le canal droit et de réserver le centre au chant de Joey et à la batterie de Tommy. Même si elle peut sonner très "amateur" aux oreilles d’un fan de hi-fi du mitan des seventies, la méthode pose les jalons définitifs du son "punk".

Dans le même esprit, la photo de couverture de Roberta Bailey impose également les marqueurs esthétiques définitifs du style. Videuse au CBGB et photographe pour le magazine Punk, Roberta touchera un pactole de 125 dollars pour son cliché en noir et blanc. Les quatre crétins autoproclamés sont plantés devant le mur de briques de l’Albert’s Garden, tout près du club de Hilly Crystal. Les Ramones auraient préféré une réplique classieuse de la pochette de l’album Meet The Beatles! (1964) mais la firme de disques a décrété que l’idée était complètement idiote. Le verso de la pochette représente une boucle de ceinture imaginée par l’artiste américano-mexicain Arturo Vega (quelquefois surnommé "le cinquième Ramone").   

Ramones culminera à la 111ème place des charts se vendra à 500.000 exemplaires, soit soixante-quatre fois moins que, par exemple, Hotel California (sorti la même année). 

Un rock essentiel

Ramones propose quatorze titres (pour vingt-neuf minutes). Quatorze hymnes volontairement débiles. Quatorze saynètes improbables emballées sur un rythme de croisière moyen de 160 BPM. Quatorze tranches de vie de 1976. Quatorze torgnoles à la face du monde.

Aucun solo. Aucun artifice technique. Aucune fioriture. Un rock réduit à l’essentiel de ses extrêmes fondamentaux : une batterie, une basse, une guitare rythmique saturée et une voix nasale qui traîne ses lyrics sur un ton volontiers monocorde. 

C’est un album définitivement fondateur. Inégalé. Inégalable. Un mètre-étalon punk absolu pour tous ceux qui, avec plus ou moins de bonheur, vont (tenter de) s’engager dans la brèche. Et les meilleurs qui viendront se mesurer aux Ramones (en ce compris eux-mêmes dans leurs efforts ultérieurs) atteindront au mieux quatre-vingt-dix-neuf centimètres. Jamais plus ce fameux mètre.

On devine chez le quatuor un amour immodéré pour les sixties, pour les harmonies vocales des frérots de la plage, pour le mur du son de Phil Cinglé Spector, pour le cinéma dit "de genre" et pour l’humour au trente-sixième degré.

Volontiers moqueur, le regard des Ramones est également dérangeant, sombre et désabusé. Les lyrics sont des constats un peu blasés, des instantanés en noir et gris, parfois glaçants, mais sans vraiment de jugement ni de tentative de (ré)solution.

Cogne ce petit morveux
Cogne ce morveux
Frappe-le avec une batte de base-ball
Oh ouais 
Frappe ton petit morveux avec une batte de base-ball
Qu’est-ce que tu as à perdre
Qu’est-ce que tu veux faire avec sale gosse pareil
Sans arrêt sur ton dos
Cogne-le, cogne-le (5)

Ou encore

Jakie est une punk
Judy une gamine
Et je ne sais pas pourquoi
Peut-être qu’elles mourront
Oh oui (6)

Tout est du même tonneau. 

Nourris d’ennui adolescent et de gamins en quête de sensations ("Now I Wanna Sniff Some Glue", "Judy Is A Punk"), de violence intrafamiliale (le génial "Beat On The Brat"), d’excitation rock ("Blitzkrieg Bop"), de prostitution masculine ("53rd & 3rd" - 7), d’amour très gnangnan ("I Wanna Be Your Boyfriend"), de films d’horreur ("I Don’t Wanna Go Down To The Basement" et "Chain Saw") ou de nostalgie ("Let’s Danse" - 8), les titres défilent en une jouissive rafale continue de décibels.

La plage conclusive fera néanmoins polémique, démontrant une fois encore que l’humour déjanté ne fait certainement pas rire tout le monde (et, en premier, la firme de disques). C’est que "Today You Love, Tomorrow The World"  pastiche la phrase de propagande nazie "Aujourd’hui l’Europe, demain le Monde" (9). Il y a avait déjà une allusion "comique" au nazisme dans le titre introductif "Blitzkrieg Bop". Mais "Today..." pousse le bouchon beaucoup plus loin.

Je suis un nazi, mon bébé, un nazi
Tu sais que je me bats pour ma patrie
Petit garçon allemand manipulé
Dans une ville allemande
Je suis un soldat d’élite
Aujourd’hui ton amour
Demain le monde

Mais il ne faut pas oublier que Joey est fils d’une famille juive et qu’il sait cultiver le second degré. Il comprend, pour les avoir vus sur scène, que Paul Stanley et Gene Simmons, également juifs et new-yorkais, s’amusent des deux "S" gothiques dans leur nom de groupe. 

Alors Joey chante le texte avec une conviction déclarée et une colorature souriante fort inhabituelle dans la voix. 

Tout le monde ne prendra malheureusement pas le titre au second degré et il se trouvera parfois des excités dans le public des Ramones pour venir manifester leur attachement imbécile au plus funeste des petits moustachus... 

Héritage

Cinquante ans plus tard, Ramones se laisse écouter non pas comme une œuvre muséale souillée par la poussière du temps mais comme l’hymne définitif et fondateur d’un salutaire mouvement "anti-tout", baptisé "punk" (un brillant nom de guerre) par le génial Lester Bangs (qui traînait souvent ses baskets pourraves dans les coulisses du CBGB).  

Les Ramones ne sont plus. Joey est parti en 2001, Dee Dee en 2002, Johnny en 2004 et Tommy en 2014. 

On peut hurler "Punk’s Not Dead !" jusqu’à l’extinction de voix, il y a peu de chance qu’une reformation intervienne dans l’espace-temps que nous connaissons.

Il nous reste un premier album foudroyant, une discographie parfois aléatoire, des dizaines de groupes qui se sont esquintés dans le monde entier à faire mieux (très rarement) ou pire (la plupart du temps), quelques t-shirts et une boucle de ceinture emblématique. 

C’est plutôt pas mal pour des gaillards qui prêchaient le nihilisme joyeux…


(1) Le célèbre slogan des faux frères, "Gabba Gabba Hey !", est une transformation de "Gooble, gobble", le cri ralliement de "Pinhead" (le microcéphale) dans Freaks, le film référentiel de Tod Browning, sorti en 1932.

(2) Parmi lesquels se trouvaient Debbie Harry, Patti Smith, Tom Verlaine, Lester Bangs puis tout le staff du futur fanzine Punk.

(3) Soigné à dix-huit ans pour une schizophrénie paranoïde, Joey adopte régulièrement une attitude qui se situe à la limite du spectre autistique.

(4) En comparaison, il a fallu à Queen vingt et un jours pour enregistrer le seul single "Bohemian Rhapsody" en 1975.

(5) Les lyrics hautement poétiques de "Beat On The Brat" ont vraiment été inspirés par la vue d’une maman qui éduquait son sale gamin à la dure dans un immeuble proche du QG du groupe.

(6) Personne ne sait pourquoi les protagonistes de "Judy Is A Punk" sont appelés à mourir. C’est comme ça. No comment.

(7) Le texte serait autobiographique et l’on sait que le carrefour entre la 53ème et la 3ème était un lieu où "flânaient" volontiers des prostitués.

(8) Il fallait oser, dans ce contexte punk, atomiser le titre ultra connu de Chris Montez.

(9) Les historiens (qui sont volontiers – mais à raison – des chichiteux) aiment à préciser que cette information est erronée. Ce serait la propagande américaine qui aurait inventé cette légende. Mais, admettons que cela ne change pas grand-chose au propos... 

Issue de la culture biologique (à 96,2 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten, sans alcool ni sucres ajoutés, a été patiemment tapée par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique prétendument recyclable fabriqué à vil prix en Chine.

En souvenir de Thor.

Je remercie sincèrement El Gab’s, guitariste et photographe punk du Hameau de Rauret, les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et mon brave chien qui aboie quand je ris tout seul de mes bêtises. 

Commentaires
Sébastien , le 14/02/2026 à 11:01
Un album fondateur. Un peu à l'image de "Paranoid" pour le metal ou de "In the Court of Crimson King" pour le prog. Merci pour cette très belle chronique. Personnellement, j'adore cet album et les deux suivants.