↓ MENU
Accueil
Première écoute
Albums
Concerts
Cinéma
DVD
Livres
Dossiers
Interviews
Festivals
Actualités
Médias
Agenda concerts
Sorties d'albums
The Wall
Sélection
Photos
Webcasts
Chroniques § Dossiers § Infos § Bonus
X

Newsletter Albumrock


Restez informé des dernières publications, inscrivez-vous à notre newsletter bimensuelle.
Critique d'album

Opeth


Deliverance


(12/11/2002 - Music For Nations - Death metal progressif - Genre : Hard / Métal)
Produit par

1- Wreath / 2- Deliverance / 3- A Fair Judgement / 4- For Absent Friends / 5- By the Pain I See in Others / 6- Master's Apprentices
Note de 4/5
Vous aussi, notez cet album ! (6 votes)
Consultez le barème de la colonne de droite et donnez votre note à cet album
Note de 3.5/5 pour cet album
"En équilibre au-dessus de l'abîme..."
Julien, le 26/01/2026
( mots)

Alors, c’est donc ça, le plus mauvais album de Opeth ? L’affirmation ne vient ni de moi, ni d’un consensus de la presse spécialisée, ni même de la fan-base du groupe. Non. Ces mots sont ceux de Mikael Åkerfeldt lui-même, parlant de Deliverance. Pourquoi un jugement aussi sévère ? Pour en comprendre les raisons, un retour en arrière s’impose. 


Entre 1996 et 1999, Opeth traverse en accéléré ce que d’autres groupes vivent en une carrière entière : 4 albums à la chaîne, des changements incessants au sein de la formation. Et pourtant, rien n’advient. Ni succès, ni tournée marquante, ni reconnaissance ; ne demeure qu'une hyperactivité créative se dissolvant dans le vide. Il faut alors toute la détermination de Mikael Åkerfeldt pour maintenir le groupe au bord de l’effondrement, suspendu au-dessus de l’abîme. Une foi aveugle en son art, qui ne sera récompensée qu’en 2001, avec Blackwater Park, fruit de décisions cruciales et de rencontres salvatrices : celle de Steven Wilson en tête, appui tutélaire venu rappeler au génie qu’il n’était pas fou. De là naît un disque immense, vaisseau insubmersible, permettant à Opeth de quitter les marges pour voguer, lourd et majestueux, dans les eaux les plus sombres du death-metal.
Le leader du quartet suédois ne voit pourtant pas cette reconnaissance enfin acquise comme un aboutissement, mais comme un simple levier pour nourrir son ambition. Åkerfeldt ne contemple pas le succès : il relance aussitôt sa frénésie créatrice. Il veut alors accoucher de quelque chose de plus lourd encore ; problème : ses inspirations du moment l’entraînent vers des mélodies et des riffs à l’exact opposé de cette intuition. Son ami, Jonas Renkse (Katatonia), lui souffle une idée aussi simple que radicale : faire deux albums. L’idée est parfaite. Elle donne une forme à la dualité sonore qui habite la musique des Suédois. Deux albums irréconciliables en apparence, mais secrètement liés, comme s’ils n’étaient que les expressions contraires d’une même vérité musicale. Ainsi s’incarnent les deux versants de Opeth: Deliverance, cathédrale de violence, et Damnation, confession de fragilité. Deux œuvres liées par la même nuit intérieure. 


Le groupe prend alors la direction des studios de Nacksving. Les conditions y sont précaires, le matériel vétuste. Opeth doit composer avec des équipements défaillants et l’absence quasi constante d’un ingénieur du son peu impliqué. Dans ce contexte délétère, Mikael Åkerfeldt s’engage dans l’enregistrement sans véritable filet : aucune composition achevée, aucune répétition préalable. Très vite, l'enregistrement de Deliverance devient un calvaire. Écriture nocturne, enregistrements diurnes, épuisement physique et mental : le processus s’étire jusqu’à l’usure. Isolé, contraint d’assumer seul l’essentiel du travail, Åkerfeldt s’enfonce dans une spirale d’exténuation.
"J’étais une épave, physiquement et mentalement. Je voulais annuler les concerts, dissoudre le groupe, tout ce genre de choses."
Les Suédois quittent finalement Nacksving pour regagner leur studio habituel près de Göteborg, où Steven Wilson reprend la main sur la production. Son regard bienveillant agit comme un répit, mais les séquelles de ces semaines chaotiques persistent. La période bascule définitivement dans le tragique avec le décès de la grand-mère de Åkerfeldt, victime d’un accident de la route.


Vous l'aurez compris quand, Åkerfeldt parle de Deliverance comme de son "plus mauvais album", sans doute ne juge-t-il pas la musique elle-même, mais plutôt la période difficile et douloureuse qui l’a vu naître. Parce qu’à l’écoute, l'oeuvre révèle une densité et une maîtrise qui dépassent largement cette amertume, accomplissant pleinement sa mission : exposer Opeth à la violence brute. 


Comment faire plus explicite que "Master’s Apprentices" et son ouverture, portée par un riff qui incarne le death-metal dans toute sa puissance. Le genre de ligne que visualise l'inconscient collectif à la simple évocation du registre. Caricatural, vous dites ? Peut-être. Encore fallait-il l'écrire pour mieux le jeter au visage de l’auditeur. Et pourtant, ce déchaînement n’est que la première couche : chez Opeth, la furie death-metal croise les nuances. Sans prévenir, l’orage s’apaise pour laisser place à des arpèges cristallins et des mélodies délicates, révélant la complexité et la subtilité cachées derrière cette entrée en matière massive. Ce jeu de déconstruction, naviguant des tumultes à la contemplation avec une habilité digne d’un maître de chaos, capable de transformer la fureur en beauté fragile que l'on retrouve sur le titre éponyme "Deliverance".
À nouveau, le paradoxe prime. Au cœur d’un enregistrement des plus tumultueux, Åkerfeldt livre le titre emblématique de Opeth, plébiscité par son créateur autant que par les fans. Un peu moins de quinze minutes de déclaration identitaire, où la déflagration introductive se transforme en un ciel nocturne, scintillant de l'éclat froid des étoiles, caressé par la guitare acoustique qui densifie le mysticisme du chant clair, à la fois assuré et sensible. Et comment ne pas évoquer la conclusion de ce morceau : quatre minutes finales portées par un riff d’une puissance hypnotique, un vortex sonore à la fois charismatique et obsédant. Cette section, que le groupe surnommait lors de l’enregistrement "The Meshuggah beat" en référence à l’inspiration soufflée par l'album Destroy Erase Improve de leurs compatriotes suédois, s’impose comme un maelström captivant, où lourdeur et fureur fusionnent en une déflagration inoubliable.
Sa confiance dans sa palette stylistique, Opeth l’affirme dès l’ouverture avec "Wreath", dont le refrain semble dialoguer avec les ombres et les atmosphères de Blackwater Park, tout en traçant sa propre route, évitant soigneusement toute redite pour imposer un caractère neuf et incisif au disque. L’intensité frontale qui s’efface un temps pour laisser place à une vulnérabilité épurée, là où l’album s'écarte de ses assauts radicaux pour explorer des abîmes de solitude plus intimes. "A Fair Judgment" s’érige comme une complainte crépusculaire au cœur du chaos : la délicatesse du piano et le chant dépouillé de Åkerfeldt sculptent une mélancolie d’une pureté désarmante. Cette parenthèse contemplative offre une respiration presque sacrée au milieu de la violence radicale. Hélas, le titre finit par céder à la lourdeur monolithique du reste de l’album, brisant l’envoûtement. Un final empreint d’amertume qui fait écho à la dernière pièce de Deliverance qui sera le seul véritable échec de ce disque. "By the Pain I See in Others" semble donner raison à la sévérité de Åkerfeldt envers son œuvre. Entre effets vocaux grossiers et structure décousue, le morceau trahit l’essoufflement d’une session d’enregistrement menée à l’aveugle. Là où le reste de l’album transcende le chaos de sa conception, ce titre reste la preuve tangible de la précarité de l’élaboration de cette sixième production.


Au final, Deliverance demeure ce monument paradoxal, où le génie créatif côtoie les cicatrices d'un épuisement total. Une œuvre conçue dans la souffrance de laquelle éclos le titre "Deliverance" : un emblème gravé au sommet du panthéon death-metal.
Mais alors que le fracas des dernières notes s’éteint et que la poussière retombe sur ce champ de bataille sonore, le tumulte laisse place à un silence nouveau. Car si l'orage a fini de gronder, l'histoire n'est qu'à moitié contée : de cette même nuit créative doit encore naître Damnation, le jumeau spectral, celui qui troquera la fureur pour la mélancolie achevant de transformer le calvaire en un chef-d’œuvre à deux visages.


 


A écouter : "Master's Apprentices" ; "A Fair Judgement" ; "Deliverance" 

Commentaires
Soyez le premier à réagir à cette publication !