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Critique d'album

Kiss


Destroyer


(15/03/1976 - Casablanca - - Genre : Hard / Métal)
Produit par

1- Detroit Rock City / 2- King of the Night Time World / 3- God of Thunder / 4- Great Expectations / 5- Flaming Youth / 6- Sweet Pain / 7- Shout It Out Loud / 8- Beth / 9- Do You Love Me
Note de 5/5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"Même un écureuil aveugle peut trouver une noisette..."
Daniel, le 03/01/2026
( mots)

Chapitre I : Psycho Circus...

George Martin mis à part, la plupart des producteurs qui ont construit les artistes rock ont toujours eu un petit côté psychopathe. Phil Spector (et son flingue), Eddie Kramer (et son patronyme de méchant dans Michel Vaillant), Roy Thomas Baker (sa coiffure et son insupportable phaser), Tony Visconti (et sa basse), ...

Mais le pire de tous est Bob Ezrin. Parce qu’il observe ses victimes avec un sourire sadique. Comme le Joker dans Batman.

Tous les musiciens détestent ce moment précis où, après un petit silence poli, le bonhomme se tourne vers eux avec sa mimique faussement bienveillante qui signifie "Tu joues, là ? Ou tu es encore en train d’accorder ta guitare ?"

A titre d’exemple, le pourtant prodigieux Steve Morse y a laissé les derniers cartilages de sa main droite en enregistrant Infinity en 2017 avec Deep Purple (1). Mais ce n’est pas la seule victime du tyran des studios...

En septembre 1975, lorsqu’ils débarquent au studio Electric Lady, les quatre masqués pensent être au sommet de leur gloire après le triomphe phénoménal de leur premier double live. Ils vont déchanter. Leur dépucelage musical va durer cinq mois et ne les laissera certainement pas intacts. Sourire glacé après sourire glaçant, Bob Ezrin va leur apprendre la Musique. En partant des fondamentaux. Des sept notes basiques aux tierces majeures et mineures. 1-2-3-4. Tous en même temps. Tous au même temps. Jusqu’à ce que les egos s’effacent et que les doigts tombent des mains. Une mesure après l’autre.

"C’était foutrement pire que le bagne !" avouera Paul Stanley.

Mais l’album va littéralement exploser les platines des petits rockers et transporter Kiss dans une galaxie dont personne ne soupçonnait encore l’existence.

C’est que Destroyer – un des albums les plus détonants de 1976 –  s’aventure fréquemment dans des contrées musicales particulièrement "exotiques" pour un groupe de hard rock et compte quatre immenses classiques instantanés (qui ont chacun leur étrange histoire).

Chapitre II – You wanted Beth ? You’ve got Beth !

A tout seigneur, tout honneur...

"Beth" aurait dû s’appeler "Beck". Parce que c’est une demoiselle Beckie qui a inspiré l’histoire à Peter Criss (et à son coauteur Stan Penridge). Beckie était la petite amie du guitariste Mike Brand (oups) qui jouait alors au sein de Chelsea, un groupe où officiait The Catman. Comme la pauvrette souffrait de solitude lorsque les musiciens passaient la nuit à répéter, enregistrer ou faire la bringue, elle était sans cesse pendue au téléphone.

Lors de la préparation de l’album, le titre fait l’absolue unanimité contre lui. 

Paul Stanley et Gene Simmons estiment que cette guimauve énamourée n’a rien à faire sur un album de Kiss. Mais Bob Ezrin, encouragé par Bill Aucoin, le manager du quatuor, a une idée derrière la tête. Il adapte la ballade d’origine en un joli piano-voix, totalement à contre propos, auquel il ajoute une orchestration symphonique (créditée au New-York Philarmonic Orchestra) du plus parfait mauvais goût. 

Pour aider Peter Criss a structurer son chant, une piste fantôme de guitare acoustique douze cordes est enregistrée par Dick Wagner (Alice Cooper), en l’absence de Ace Frehley, trop occupé à terminer une partie de cartes. Avec un casque hi-fi et de bon tympans, on peut clairement distinguer l’instrument dans le mix final.  

Le résultat kitchissime est absolument imparable. Les cordes vocales éraillées de Peter Criss, intervenant en contrepoint d’une bande-son cinématographique dégoulinante de pathos, font du titre une tuerie absolue. 

Sorti discrètement en face B de "Detroit Rock City", "Beth" est aussitôt plébiscité par la Kiss Army (et par un nombreux public plus mainstream) au point que Casablanca Records va ressortir le disque en inversant les deux faces. Cette plage mythique reste à ce jour le single le plus vendu et le plus populaire des masqués (qui, par ailleurs, n’y jouent strictement d’aucun instrument). 

L’aventure ne restera pas sans conséquences puisque l’égo de Peter Criss s’en trouvera surdimensionné ce qui ne facilitera certainement pas les relations ultérieures entre nos musiciens préférés.

Chapitre III - Detroit Rock City / King Of The Night Time World

A l’origine, "Detroit Rock City" devait être un hommage à la ville de Detroit qui avait accueilli les plus chaudes des prestations du groupe que l’on retrouve sur le double Alive! (1975). Mais, tandis qu’il écrivait les lyrics, Paul Stanley a été ébranlé par un fait divers assez sinistre : il se racontait en effet qu’un fan avait perdu la vie en se rendant à un des concerts du groupe. 

Il reste difficile de distinguer le vrai du faux dans cette histoire dans la mesure où plusieurs versions circulent : certains témoignages, évoquent un gaillard qui aurait fracassé sa voiture contre un camion ; d’autres parlent d’un piéton écrasé en traversant la route devant une salle de spectacle (2). 

The Starchild choisira la version du camion. Et le délirant Bob Ezrin (par ailleurs crédité comme co-auteur) va créer un univers sonore qui transformera "Detroit Rock City" en un mini (et tragique) opéra rock tourné en CinemaScope (3). 

En ouverture de Destroyer, les bruitages sont terrifiants (voix de Gene Simmons, moteur en furie, freins qui crissent, tôles froissées, crash infernal, …) et la musique est fabuleusement ciselée. 

Le producteur a une idée précise pour la ligne de basse. Il a décidé d’emprunter celle de "Eddie’s Dead", un titre funky-soul de Curtis Mayfield (1972). Gene Simmons n’a jamais joué une partition aussi complexe. Il est totalement en-dehors de sa zone de confort. Alors, ça prendra le temps que ça prendra. Patiemment, Bob Ezrin va décomposer chaque note jusqu’à ce que ça sonne comme lui – et lui seul – l’entend. 

12 o'clock, I gotta, gotta rock
There's a truck ahead
Lights starin' at my eyes
Oh, my God, no time to turn
I got to laugh
I know I'm gonna die
Why? (4)

Un fondu enchaîné libère ensuite les chevaux de "King Of The Night World". De facture plus classique, le second titre de l’album propose une cavalcade infernale au service d’un texte qui en dit une fois encore long sur les ambitions du groupe.

I'm the king of the night time world
And you're my headlight queen
I'm the king of the night time world
Come live your secret dream (5)

Chapitre IV - God Of Thunder

"C’est Gene qui le chante..." 

Paul Stanley se liquéfie. "God Of Thunder" est "son" titre ! Il l’a composé à sa propre gloire. C’est lui – et lui seul – qui se voit (modestement) descendre de l’Olympe sous les traits d’un Dieu du Tonnerre devant la fureur de qui tous s’agenouillent...

I was born on Olympus
To my father, a son
I was raised by the demons
Trained to reign as the one
God of thunder and rock and roll
The spell you're under
Will slowly rob you of your virgin soul (6)

Mais Bob Ezrin refuse catégoriquement toute discussion. Il colle les lyrics et un micro sous le nez de Gene Simmons et invite le groupe à ralentir le tempo (7). 

Après avoir grommelé quelques vers, Gene Simmons s’interrompt, embarrassé par le regard de son pote. Paul. Bob Ezrin explose : "Mec, ne t’avise plus jamais d’interrompre une prise ! C’est moi et moi seul qui décide ici..."

Personne n’ose moufter. Et personne n’osera plus arrêter de jouer tant que le "clap" final ne se sera pas fait entendre.

Le titre mis en boîte, le producteur chasse le groupe et entreprend d’enjoliver l’enregistrement en y ajoutant des bruitages horrifiques. Puis, il convoque en studio ses deux gamins, Josh et David, et les invite à raconter tout ce qui leur passe par la tête en hurlant dans des talkies-walkies.

L’effet, digne de la bande-son d’un film d’épouvante de série B, est tellement saisissant que Paul Stanley éprouvera de la peine à retrouver sa composition initiale dans le mixage final. 

"God Of Thunder" deviendra rapidement le titre-signature scénique de Gene Simmons. Jusqu’à l’ultime concert de l’ultime tournée, les fans attendront ce pur moment d’anthologie avec une impatience fiévreuse.

Chapitre V – Charles Dickens

Inspiré avec ironie du titre du roman Les grandes espérances de Charles Dickens, le très ampoulé "Great Expectations" décrit l’amour attendrissant mais inassouvi qu’une groupie un peu misérable éprouve pour une rock star. 

A l’initiative de Bob Ezrin, la mélodie est cette fois empruntée au second mouvement de la Sonate n°8 (dite également La pathétique) de Ludwig Von Beethoven. La voix de Gene Simmons, un peu égarée dans la stratosphère, est soutenue par le puissant et, une fois de plus, kitchissime Brooklin Boys Chorus.    

Chapitre VI – Rock And Roll and other stories

Il n’y a pas que des chefs-d’œuvre sur Destroyer. Si "Shout It Out Loud" cherche efficacement à renouer avec le succès de "Rock And Roll All Nite", tandis que "Flaming Youth" se veut joyeux et spontané, le laborieux "Sweet Pain" (avec, à nouveau, Dick Wagner à la guitare, électrique cette fois) et le lourdement pop-pathétique "Do You Love Me" font vaguement figure de fillers

Chapitre VI – Un sang d’encre...

L’artwork se doit d’être à la hauteur des ambitions musicales démesurées du groupe et de son entourage. Casablanca fait appel à Ken Kelly (1946 - 2022). Ken, connu pour ses illustrations de Conan, de Vampirella et de Tarzan, est un pur génie (8). Formé à l’école – plutôt gothique – de son oncle Frank Frazetta (c’est à dire Dieu en personne), le peintre a l’idée géniale de transformer les quatre de Kiss en characters d’Héroïc Fantasy. 

C’en est aussitôt fini des citoyens Paul, Gene, Ace et Peter. Place au Starchild, au Demon, au Spaceman et au Catman. 

Bigger Than Life ! 

Bientôt, en 1977, les quatre personnages sacrifieront même quelques gouttes de leur sang dans l’encre rouge des studios Marvel pour lancer l’édition d’une première bande dessinée éditée à leur seule gloire... 

La remarquable peinture de Ken Kelly est… refusée par Casablanca. 

Parce qu’elle exsude une violence insoutenable. Derrière les quatre personnages triomphants qui occupent l’avant-plan, apparaissent les ruines d’une cité totalement dévorée par les flammes de l’enfer. Le peintre est prié de dissimuler ces "excès de réalisme" derrière un flou artistique. C’est une version édulcorée de son œuvre magistrale qui va habiller le premier grand album studio de Kiss (9). 

Les complétistes remarqueront également que Ken Kelly a profité de la seconde version pour moderniser les costumes des quatre créatures (10). 

La Kisstory est définitivement en marche.

Chapitre VII – Héritage 

Acclamé par la presse et rapidement double-platiné, Destroyer va ouvrir à Kiss les portes de l’Europe. Et du monde.

Mais, sur scène, le spectacle n’est pas toujours à la hauteur des promesses discographiques. Plusieurs des nouveaux titres sont ininterprétables et les autres doivent être "simplifiés" pour pouvoir être exécutés par des musiciens qui sont loin d’être des virtuoses. 

Et le très attendu "Beth" voit Peter Criss, assis seul au milieu de la scène, chanter comme il le peut sur une bande enregistrée (11)

Il est clair que, dans son habituelle démesure, Bob Ezrin en a fait un peu trop. 

Alors le management décide de retourner sa veste et de renvoyer le groupe en studio pour un album qui marquera un retour aux racines et à la violence brutale. 

Mais ça, c’est une autre histoire…


(1) Documenté dans le DVD qui accompagne le coffret collector de cet – au demeurant – excellent album.

(2) Aucun rapport de police relatant l’incident n’a jamais été retrouvé. Les kisstoriens se sont finalement accordés pour considérer que l’accident aurait eu lieu le 30 novembre 1974 à Fayetteville en Caroline du Nord.

(3) La dramaturgie ezrinienne inspirera plus que probablement Jim Steinman pour son fabuleux Bat Out Of Hell.

(4) Déjà minuit, je dois foncer / Mais il y a ce camion là devant  moi/ Ses phares m’éblouissent / Mon Dieu, trop tard pour tourner / Mieux vaut en rire / Je sais que je dois mourir / Pourquoi ?

(5) Je suis le Roi de la nuit / Et tu es la Reine des phares / Je suis le Roi de la nuit / Viens concrétiser tes rêves les plus secrets. Dans le jargon branché des petits rockers américains de ce temps-là, les "filles des phares" étaient ces demoiselles fantasmées, peu farouches et noctambules, qui pratiquaient le sexe oral dans la lueur des phares de la voiture.

(6) Je suis né sur l’Olympe / Digne fils de mon père / J’ai été élevé par les démons / Éduqué pour régner tel l’unique Dieu / Du tonnerre et du rock and roll / Le sort qui te frappe / Te dépouillera lentement de ton âme virginale…

(7) La version que l’on trouve sur Alive II est interprétée sur un rythme bien plus enlevé qui est celui que Paul Stanley avait imaginé à l’origine.

(8) Ken Kelly était un homme aussi modeste qu’adorable. J’ai eu l’occasion d’échanger longuement avec lui lorsque je lui ai commandé une reproduction dédicacée de cette pochette mythique. L’homme tenait à surveiller le tirage lui-même chez l’imprimeur. Les discussions ont été passionnées et je vénérerai à jamais ces moments de vie.

(9) La version d’origine habillera la réédition remasterisée qui sera publié en 2012 sous le titre Destroyer Resurrected.

(10) Dans sa première version, Ken Kelly avait utilisé les costumes de Alive.

(11) Bien plus tard, Eric Singer reprendra le costume du Catman et s’évertuera à jouer le titre sur scène au piano. Les amateurs de clavier qualifieront son interprétation d’"effort louable".


Cette chronique AlbumRock, encore labellisée "IA Free", a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique fabriqué à vil prix en Chine.

Je remercie sincèrement les lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage ma vie et qui peste parce que j’évoque son existence en coda de mes textes, ce qui heurte sa modestie naturelle.


 

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