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Critique d'album

Motis


Voyager


(02/03/2026 - - Folk Rock - Genre : Autres)
Produit par Motis

Note de /5
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Note de 3.5/5 pour cet album
"Voyager est la seule chose que l’on achète mais qui nous rend plus riche."
Daniel, le 21/07/2026
( mots)

Une bonne pipe et quelques légendes

Habiter un pays surtout connu pour son art ancestral de la pipe (1) mais également hanté par un cheval maléfique, une vouivre et une dame blanche mal intentionnée, peut expliquer un usage parfois déraisonnable du vin jaune local. 

Mais le Haut-Jura connaît d’autres façons de conjurer les malédictions que de s’enivrer. C’est que la pratique de la musique est un merveilleux onguent pour l’âme.

Et, tant qu’à évoquer des légendes à la vie dure, il en est une, fort idiote et d’origine urbaine, qui prétend que le rock ne s’accommode d’aucune autre langue que l’anglais.

Motis – et ça rend le trio éminemment sympathique à mes oreilles – défend un credo admirable : "Nous souhaitons raconter des histoires que tout le monde puisse comprendre pour un partage direct avec notre public. Notre langue natale fait pleinement partie de notre identité et nous l’assumons !"

Un vieux rocker comme moi qui défend autant le régionalisme militant que l’universalité géographique dans l’art ne peut que se réjouir de croiser la route de gaillards qui chérissent leur langue maternelle.

Applaudissements nourris !

Le voyage importe plus que son but...

Voyager, le septième opus studio de Motis (2), propose un folk-rock (ou un rock-folk pour les amateurs de nuances) à tendance progressive, c’est à dire une musique un peu savante (mais sans démonstrations inutiles) qui ne s’égare jamais dans des développements interminables et soporifiques. Le trio joue la carte de la concision artistique ; tous les titres tournent entre deux et quatre minutes pour un opus de quarante minutes. 

Si certaines inspirations peuvent être qualifiées de "médiévales" (un terme qui, en soi, ne veut rien dire), le propos se veut contemporain et ancré dans l’époque actuelle.

Chasse aux sorcières oblige, le procès (par nature récurrent depuis les seventies) sera inévitable… Les procureurs rock vont inévitablement sortir leurs codes et plaider une suspicion de parenté avec Ange.


L’accusation reste caricaturale et réductrice. Malvenue. 

Christian Descamps a certes adoubé Motis (ce qui démontre qu’il reste un homme fort avisé) mais le groupe du Haut-Jura a développé un concept et un univers qui lui sont propres et n’a de comptes à rendre à personne. 

Joliment nuancée, la production éclairée de Voyager permet de goûter à tous les instruments sans jamais perdre le fil des textes. La voix est mixée "à la française", c’est à dire un poil plus en avant que sur la plupart des enregistrements anglo-saxons afin de mettre les propos d’Emmanuel Tissot en valeur.

La maîtrise instrumentale est souvent épatante. La basse volubile de Martial Baudoin interpelle ; la batterie de Tony Carvalho épouse des nuances qui jouent souvent sur des rythmes variés, enrichis de syncopes et contretemps ; les claviers, le mellotron, la guitare et le bouzouki d’Emmanuel Tissot (alias "Motis" - 3) sont omniprésents. 

La voix de conteur de Motis peut quelquefois manquer d’ampleur "lyrique" mais sa raucité naturelle la rend à la fois complice et très chaleureuse. 

Le trio favorise la maîtrise plutôt que la virtuosité gratuite et la cohésion des titres trahit de bout en bout la complicité évidente qui (ré)unit les trois musiciens.

L’artwork, élégant en diable et résolument "analogique", convoque les souvenirs des rockers qui ont connu ce temps révolu où les mélomanes aimaient à exhiber un énorme enregistreur vertical à bandes 6,35 mm sur la plus belle étagère de leur salon. 

Assis au bord du monde en rêvant...

Voyager débute en force sur "Évolution" un titre remarquable, intelligemment servi par un texte d’une excellente qualité narrative. L’intro ressemble à un clin d’œil à Supertramp puis le rythme s’emballe pour déboucher sur un résultat pour le moins addictif.

Parmi mes préférés, "Éloge de la paresse" propose une mélodie subtile et des paroles qui interpellent par leur pertinence universelle...

Après quoi tu cours
Comme ça en suant
Dégoulinant d’effort
Pour toucher à peine plus d’or
Après quoi tu cours
Du matin au couchant
Sans profiter du séjour
Sans même voir le décor … (4)

Par leur propos, l’exotique plage titulaire, "Du vent" puis  "Planète Bleue" forment une jolie trilogie qui invite au(x) voyage(s) imaginaire(s) et à la réflexion introspective. Les formules poétiques et philosophiques se succèdent , faisant le grand écart entre, d’une part, "Curieux d’un monde qui n’existe pas vraiment" et, d’autre part, "Contempler l’univers assis au bord du monde en rêvant".

Avec les mots "Ode à tous les tandems", une formule géniale qui embrasse toutes les amours du monde, le conclusif "Odalamour" est une merveille qui lorgne, en termes de prosodie, du côté de Michel Jonasz (5) avant de s’emballer sur un bref solo de guitare d’une agréable pertinence. 

Entre narrations et rêveries, entre constats et espérances, entre vanités ou vacuités humaines, Motis pose un regard à la fois bienveillant et critique sur notre petit monde qui ne parvient jamais à équilibrer ni concilier ses envies compulsives de productivité imbécile et ses aspirations sincères à la paix et à la poésie.

A quand la légèreté, total apaisement ?
Refermer les enfers
S’asseoir au bord du monde un instant 
A quand la liberté, le grand renversement ?
Les rois qu’on ferait taire
Et le reste du monde en mouvement (6)

Sélection express

Les petits rockers pressés écouteront prioritairement le costaud "Evolution", le génial "Odalamour", la très belle plage titulaire et l’agréablement apaisant "Éloge de la paresse". 


(1) Pour éviter les confusions (certains rockers ont l’esprit mal tourné), je parle ici des pipes en bruyère de Saint-Claude. Quand j’étais fumeur impénitent (et je suis vraiment heureux d’avoir abandonné cette pénible habitude), j’affectionnais tout particulièrement les "cintrées à large foyer" du Haut-Jura. Ô tempora, ô mores..

(2) La discographie – qui couvre déjà 26 années (!) d’activité – compte également des albums enregistrés en public.

(3) A l’origine, Motis était un concept en solo d’Emmanuel Tissot.

(4) Extrait de "Éloge à la paresse". Le propos m’a rappelé une phrase de mon ami Chef Mustapha qui m’avait dit un jour que j’étais encore trop pressé pour accepter une tasse de thé : "Toi, Chef Daniel, tu as une montre. Moi, j’ai le temps..." C'est le Chef Mustapha qui avait raison...

(5) Et c’est vraiment un compliment.

(6) Extrait de "Planète bleue".

Cette 165ème chronique pour AlbumRock est garantie "english free" à 99,23%. Elle a été tapée en rythme et à deux doigts sur un clavier AZERTY sans fil. 

Ces lignes sont dédiées à toutes celles et tous ceux qui consacrent leur vie ou simplement un peu de leur énergie à défendre la langue française.

Je remercie Tony, Emmanuel et Martial pour leur disponibilité et leur amabilité, les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, mon épouse qui s’est étonnée de comprendre les lyrics (une fois n’est pas coutume) et ma brave Gupette qui rêvasse à mes côtés en écoutant la musique. 

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