
Iron Maiden
Somewhere in Time
Produit par Martin Birch
1- Caught Somewhere in Time / 2- Wasted Years / 3- Sea of Madness / 4- Heaven Can Wait / 5- The Loneliness of the Long Distance Runner / 6- Stranger in a Strange Land / 7- Déjà-Vu / 8- Alexander the Great


En août 1984, alors que les cinq premières dates du World Slavery Tour sont données en Pologne (à Varsovie, Lódz, Poznan, Wroclaw, Zabrze et Zeltweg), Bruce Dickinson est amené à discuter un fan de ce pays d’au-delà du Rideau de Fer. Après avoir déclaré son amour pour le Heavy Metal, ce dernier confesse son espoir de voir les musiques saturées adopter les synthétiseurs. Après tout, cette nouvelle lutherie électronique a les grâces des musiciens et du public dans les années 1980.
Le chanteur d’Iron Maiden est catégorique : "Tu ne peux pas jouer du Heavy Metal avec des synthétiseurs".
À cette date, Dickinson peut déjà être considéré comme un homme d’une bien mauvaise foi. On s’étonne de tels propos de la part d’un amateur de rock progressif reconnu, un genre musical où les claviers analogiques étaient souvent rois, de même que de la part d’un enfant du hard-rock britannique dont l’une des grandes caractéristiques était la présence d’orgues ampoulés (Deep Purple, Uriah Heep, Atomic Rooster) aux sonorités parfois expérimentales (Led Zeppelin, en particulier à partir d’Houses of the Holy en 1973). En outre, les débuts de la New Wave of Heavy Metal ne se sont pas privés de l’apport des synthétiseurs, comme en témoignent Saracen, Praying Mantis (que Di’Anno a toujours méprisé) ou White Spirit, dont les premiers sont d’une qualité remarquable à défaut d’avoir eu un impact historique substantiel (respectivement Heroes Saints and Fools en 1981, Time Tells No Lies la même année et White Spirit en 1980). Tout cela, Bruce Dickinson ne pouvait pas l’ignorer, d’autant plus que son ancien combo, Samson, avait intégré les synthés dès 1982 sur Before the Storm.
Ironiquement, c’est ce même chemin que suivra Iron Maiden en 1986 avec Somewhere in Time.
Pour la défense de Dicksinson, ce dernier avait beaucoup composé pour ce nouvel opus, mais ses morceaux ont tous été rejetés au profit des idées d’Adrian Smith, très influent sur cet opus : on peut donc y voir un musicien réduit à son seul rôle interprète, rancunier ou au moins dubitatif quant à l’évolution du groupe. En outre, le groupe est facétieux : il n’y a pas, à proprement parler, de synthétiseurs sur Somewhere in Time, mais des guitares et une basse synthétiseurs qui permettent aux membres du groupe d’adopter les sonorités des 80s sans faire appel à un claviériste. Enfin, il y a un contexte qui pourrait expliquer le jugement définitif du chanteur en 1984 : peut-être était-ce une attaque contre ses compatriotes de Def Leppard et plus largement, contre la scène Hard FM en plein essor, qui venait concurrencer les pionniers de la NWOBHM ? D’autant plus qu’avec l’essor parallèle du Thrash Metal aux États-Unis, Iron Maiden devait trouver un moyen pour se renouveler au risque d’être dépassé par sa droite ou par sa gauche (à vous de choisir la direction du Thrash et du Glam Metal).
L’adoption des (guitares) synthétiseurs confère de nouvelles sonorités et permet un approfondissement de la dimension progressive de l’album également portée par un très long travail d’écriture et de production au coût vertigineux (en partie du fait de nombreux déplacements internationaux entre Nassau, New York et les Pays-Bas). Un grand soin est aussi porté à la pochette, souvent considérer comme l’une des plus époustouflantes de leur discographie tant elle regorge de détails faisant référence à la culture populaire ou savante et à l’œuvre ou à l’histoire du groupe. En suivant les enseignes, on pourra passer de la "Phantom Opera House", à l’"Aces High Bar" ou à l’"Ancient Mariner Seafood Restaurant", selon ses préférences culinaires.
En matière de progressivité, les (guitares) synthés ne font pas tout. L’écriture se complexifie également et fait apparaître, ou plutôt impose, un nouveau format qui s’était actualisé avec "Powerslave" : celui du morceau Heavy étendu, dépassant allégrement les cinq minutes grâce à des rebondissements imaginatifs. Ainsi, vont "Caught Somewhere in Time", le chef-d’œuvre trop négligé "The Loneliness of the Long Distance Runner", ou encore "Heaven Can Wait" qui pêche légèrement par les lignes de chant du refrain (mais les chœurs et les traits de guitare léchés typiques des 80s lui confèrent un beau potentiel sur scène). Cette recette associant efficacité et construction ambitieusement dense est une innovation très heureuse qui participe beaucoup à la qualité de l’opus. Certes, Iron Maiden redouble de prétention avec la fresque épique et historique "Alexander the Great", ornée de développements instrumentaux centrés sur les guitares très bien menées, mais dont les couplets souffrent de lignes de chant scandées de façon trop heurtées, un peu à la manière du rap. Cette mise en musique de l’épopée du conquérant macédonien demeure néanmoins l’une des longues pièces les plus mémorables de la carrière du groupe.
La Vierge de Fer continue également d’offrir des titres énergiques, tous plus réussis les uns que les autres : "Deja-Vu", dont une ligne mélodique est un écho à "The Loneliness of the Long Distance Runner", "Sea of Madness" avec son riff de biker, son refrain prenant et son pont très années 1980, "Stranger in a Strange Land" qui est un parangon du son du groupe sur cet album et possède un beau un solo enlevé. Mais c’est bien l’excellent "Wasted Years" qui se démarque le plus, au point de pouvoir prétendre à être inscrit dans la lignée de "The Trooper" ou "Aces High".
Chef-d’œuvre, Somewhere in Time ouvre une nouvelle ère pour Iron Maiden qui adopte de nouvelles sonorités synthétiques et une écriture toujours plus progressive ; une évolution dont l’aboutissement sera Seventh Son of a Seventh Son en 1988 - avec de vrais synthétiseurs cette fois-ci.
À écouter : "Wasted Years", "The Loneliness of the Long Distance Runner", "Caught Somewhere in Time"



















