
Møl
Dreamcrush
Produit par
1- Dream / 2- Sma Forlis / 3- Young / 4- Hud / 5- Garland / 6- Favour / 7- A Former Blueprint / 8- Infinity / 9- Dissonance / 10- Mimic / 11- Crush


Le rêve ou notre propriété intime dans laquelle nous somme le spectateur impuissant du spectacle de notre propre esprit. Une porte accessible à tous et pourtant fondamentalement insaisissable. Le rêve qui est son propre architecte sculptant ses fondations, ses couleurs dans les terres de l'inconscient pour nous soumettre à son paysage. Une traversée dans l'inconnue où le rationnel n'a plus sa place ne laissant que les sensations nous imposer leur dessin sans nous demander notre avis.
Tout commence par une sensation d’apaisement, une sérénité gagnée, une impression de flottement dans la nébuleuse. Le riff de "Favour" nous guide vers des profondeurs oniriques où la déconnexion s’insinue dans chaque note, altérant nos repères et nous préparant, presque malgré nous, à embrasser l’irrationnel. L’ailleurs s’offre à nous. Dès l’introduction de "Dream", les nappes de synthé délimitent un espace où toute logique cartésienne se dissout ; les portes du possible s’entrouvrent, façonnées par une ligne de guitare aux échos new-wave. Un lieu inconnu, et pourtant étrangement familier. Une ville immense s’étend à nos pieds. Nous y sommes propulsés à toute vitesse, emportés par une batterie effrénée qui soutient un son distordu, plus alternatif sans jamais devenir agressif. Quelques néons scintillent au sommet d’immeubles vertigineux. Quelle est cette énergie qui nous a conduits ici ? La question n’a pas le temps de se former que déjà les lois de la physique vacillent lorsque débute "sma forlis". La ville se renverse, monde dans le monde, façonné par la violence du chant screamé de Kim Song Sternkopf. Nos certitudes se fissurent face à cet enchevêtrement : la spontanéité d’un rock alternatif broyée par la furie d’un chant black-metal. Trop antinomique pour fonctionner ? Au contraire : de cette collision naît la véritable substance du rêve.
C’est dans cette tension que se révèle Dreamcrush, troisième offrande du quintet danois Møl. Le groupe s’inscrit pleinement dans un blackgaze sans concession, une esthétique frontale qui convoque inévitablement l’ombre tutélaire de Deafheaven. Comparativement aux Américains, Møl propose une approche plus instinctive, sans doute moins ambitieuse, mais probablement plus accessible. Là où Lonely People With Power, le superbe album de la troupe emmenée par George Clarke, paru l’an dernier, s’enfonçait dans une noirceur radicale, Dreamcrush se déploie avec davantage de lumière. Il se dessine alors une forme de complémentarité entre les deux œuvres, qui s’impose bien plus naturellement que la question stérile de savoir laquelle serait supérieure à l’autre.
Pour autant, Møl n’élude pas l’obscurité. "Mimic" surgit comme une séquence d’intensité cauchemardesque au cœur du songe. Ici, la mélodie ne nous berce plus, elle nous traque. Les riffs de guitares écrasent, les blast-beats appuient sur la violence intrinsèque du titre porté par les cris de Kim Song Sternkopf : hurlement d'un subconscient qui reprend ses droits, lacérant le velours du shoegaze pour ne laisser place qu'à une asphyxie sonore d'une précision chirurgicale.
L’escapade onirique poursuit son cours, puisant dans les différentes sensations nichées au cœur d’un subconscient mélancolique, traversé d’éclats épiques que l’on perçoit dans les solos de "Dissonance". Nous empruntons ensuite un chemin plus nostalgique, dessiné par "Young" et ses intentions candides portées par une ligne de guitare délicate, presque pop. La balançoire du jardin de notre enfance semble alors effectuer ses va-et-vient, oscillant entre le réconfort d’une innocence passée et la conscience brutale de son évanouissement, soulignée par les tirades menaçantes du chant. A côté, "Hud" échoue dans sa volonté d’apaisement, le morceau évolue dans un rythme qui nous déconnecte de toute forme de compassion à son égard, comme si le rêve se refusait à véhiculer l'intérêt. Puis vient l’impact brutal avec le réel, matérialisé par la piste de clôture "Crush". Les guitares s’y muent en une vague massive de distorsion, symbole du retour de la gravité. Dans un dernier cri, poussé jusque dans ses retranchements, résonne cet ultime appel lancé dans le vide : celui qui refuse de voir la vision s’achever, tout en sachant que cet ailleurs termine d'irrémédiablement se fissurer.
Au terme de ce voyage, Dreamcrush apparaît comme une architecture sonore mouvante, bâtie sur l’équilibre fragile entre clarté mélodique et déflagration. Les guitares y dessinent des halos lumineux, avant que l'atmosphère ne s'épaississe emmenée par les accélérations soudaines de la section rythmique pareilles à de violentes secousses dans la trame du songe. Tantôt suspendu, tantôt décérébré.
Et au centre de cette traversée, il y a ce chant. Une menace constante, irréelle, surgissant comme une faille dans le décor. Les cris de Kim Song Sternkopf ne cherchent jamais à rassurer : ils déchirent, lacèrent, hantent chaque composition. Pourtant, c’est précisément cette voix, excessive qui nous sert de fil conducteur. Elle est l’ombre qui plane au-dessus du rêve, celle qui en révèle les contours cachés, qui nous pousse à avancer malgré la peur qu’elle inspire.
Lorsque le silence retombe, il ne reste pas seulement l’écho des blasts beat ou la réverbération des riffs saturés, mais la sensation d’avoir été guidé à travers une folie maîtrisée. Dreamcrush ne se contente pas de nous plonger dans un rêve, il nous apprend à y circuler, à accepter sa violence comme sa lumière. Et si le réveil est inévitable, il laisse derrière lui cette certitude troublante : celle d’avoir entrevu, l’espace d’un instant, la beauté menaçante de l'inconscient.
A écouter : "Favour" ; "sma forlis" ; "Mimic" ; "Young"


















