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Critique d'album

David Bowie


Low


(14/01/1977 - RCA Records - - Genre : Rock)
Produit par David Bowie & Tony Visconti

1- Speed Of Life / 2- Breaking Glass / 3- What In The World / 4- Sound And Vision / 5- Always Crashing In The Same Car / 6- Be My Wife / 7- A New Career In A New Town / 8- Warszawa / 9- Art Decade / 10- Subterraneans / 11- Weeping Walls
Note de 5/5
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Note de 4.5/5 pour cet album
"Ich bin ein Berliner ! "
Daniel, le 14/01/2026
( mots)

Je suis une boule de Berlin (1) 

Les fans de Bowie, du moins les gardiens autoproclamés de son orthodoxie sacrée, ont toujours eu l’art d’emmerder leur monde avec des considérations savantes qui sont autant d’artifices destinés à masquer leur incapacité à appréhender l’œuvre (difficilement compréhensible, il est vrai) de leur héraut préféré. 

La foutue "Trilogie Berlinoise" est une des pires machineries de cet arsenal satanique. En effet, si l’on y regarde bien, le premier disque du sacro-saint triptyque a été pour partie enregistré au Château d’Hérouville, en France. Et le troisième en Suisse. 

Mais, selon le dogme, la "Trilogie Berlinoise" doit absolument rester totalement "Berlinoise". Sinon, les regards se font moqueurs, suspicieux ou agressifs. Je me suis fait allumer le jour (il y a longtemps) où j’ai osé dire que Low lorgnait du côté de Station To Station. J’avais commis une faute irréparable : mélanger les torchons de Los Angeles avec les serviettes de Berlin. 

Honte sur moi. 

Excommunication.  

Et bon débarras...

Une fuite, une solitude et deux amitiés salutaires

Il faut reconnaître à David Robert Jones une étrange prescience qui lui permettait de savoir quand il poussait le bouchon trop loin. Certains de ces collègues de rock qui ne possédaient pas ce don se sont bousculés à la porte du funeste Club des 27 (ou de ses succursales).

Dès après la sortie de Station To Station, Bowie connaît une épiphanie. Il "sait" que la drogue qu’il consomme avec boulimie (2) va avoir sa peau (3). 

Alors, fidèle à son étrange manie, faite de lâcheté et de survivalisme, il s’enfuit. Il quitte Los Angeles pour New-York puis il décampe des États-Unis pour se réfugier en Suisse.

Mais Bowie déteste la solitude.

Sometimes you get so lonely
Sometimes you get nowhere
I've lived all over the world
I've left every place (4)

Et ce sont deux amitiés – une amitié rock et une amitié expérimentale – qui vont aider son artefact du moment, le Thin White Duke, à reconnecter son existence à une forme de réalité. 

L’amitié rock (qui va satisfaire son appétit de musique binaire et bruyante), c’est Iggy Pop. En parfait mentor, Bowie va orienter miraculeusement la carrière de l’ex-Stooges en jouant un rôle prépondérant dans la composition et l’enregistrement des magnifiques The Idiot (1977) et Lust For Life (1977 également) tout en assumant le rôle de simple musicien sur les tournées de l’Iguane.

L’amitié expérimentale (qui va satisfaire son goût pour le grand foutoir cosmique et ambient), c’est Brian Peter George St. John le Baptiste de la Salle Eno, mieux connu sous l’abréviation de Brian Eno. Brian se définit comme un "non musicien". Plutôt que de se conformer aux règles académiques, il a développé la technique des "stratégies obliques" (une forme de "cadavres exquis" en musique) qui est une manière de conceptualiser la sérendipité. On fait tout et n’importe quoi puis on voit s’il en sort quelque chose. 

Entre Iggy et Brian, deux hommes que tout semble opposer, David Bowie va se trouver un équilibre. Temporaire, comme toujours avec lui. Mais suffisamment durable pour produire trois albums.

Et Low (5) sera le premier.

Low, donc...

Low s’est longtemps appelé Night And Day. Il devait y avoir une partie "diurne" et une partie "nocturne" (comme, par exemple, la face blanche et la face noire de Queen II).

Mais, à la fin du processus d’enregistrement, David Bowie, farceur dans l’âme, a imaginé un jeu de mots au départ d’une expression qui convient pourtant mal à son ego : le "profil bas"...

En posant le choix d’adopter ce "profil bas" Bowie n’entendait pas une "renonciation" mais une volonté d’introspection personnelle et musicale, loin du barnum américain, des fastes du rock et des trop nombreux dealers. 

C’est par conséquent sous le titre "Low" (c’est à dire "bas") que l’on découvre sur la pochette le "Profile" de Thomas Jerome Newton. 

Jeu de mots : "Low + Profile" / "Profil + Bas". 

Mais qu’est-ce qu’on rit ! 

T.J. Newton est cet extraterrestre roux que le chanteur a récemment incarné au cinéma dans L’Homme qui venait d’ailleurs. La photo (plutôt cheap) retenue pour l’artwork a été prise lors du tournage du film et n’est pas créditée. Elle est agrémentée d’un arrière plan orange (plutôt moche ou joliment énigmatique selon les opinions des uns ou des autres).

La structure de l’album est liée à la technique vinylique de son temps. La face A (qui aurait été le "Day") compte sept titres courts qui restent assimilables à un rock arty au sens très large, tandis que la face B (qui aurait été la "Night") compile quatre longues plages ambient bien plus complexes à aborder. 

Un artiste "partagé" entre son passé et son futur. Un album scindé entre deux réalités a priori incompatibles. Une vie soutenue par deux amitiés très dissemblables. Deux studios pour enregistrer les onze pistes. Et, finalement, une ville coupée en deux par un mur sinistre en guise de décor pour le mixage final...

RCA procrastinera trois mois durant avant de publier l’album, jugé totalement invendable. 

France - Allemagne

L’enregistrement débute au Château d’Hérouville (rendu célèbre par Elton John, T.Rex, Jethro Tull, Pink Floyd, ...). Malheureusement, en 1976, le studio est pratiquement à l’abandon. Tout le monde semble parti en vacances et les musiciens ne peuvent compter que sur un seul ingénieur du son et sur les plats approximatifs d’un cuisinier d’occasion. 

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, l’équipe, pilotée par Tony Visconti, va jeter les bases de l’album. C’est en France que sera enregistré, parmi d’autres, "Sound And Vision", le premier single qui sera extrait de Low (avec l’emblématique Mary Hopkins, alors Madame Visconti, comme choriste de charme et de luxe).

Après quelques prises de bec avec les propriétaires du château et une dysenterie carabinée, les gaillards lèveront le camp pour rejoindre, sur le conseil de Brian Eno, les studios Hansa à Berlin. Le bâtiment se situait à quelques pas du tristement célèbre Mur. Le travail se poursuivra alors dans un climat particulièrement constructif malgré l’aspect peu engageant du quartier. 

Ceci dit, l’ambiance des lieux semble convenir idéalement à l’état d’esprit de Bowie. Il vient de renoncer à la cocaïne. Il s’apprête à divorcer de Mary Angela Barnett (la "Angie" chantée par Mick Jagger). Et il doit gérer la fin houleuse de ses relations contractuelles avec son manager Michael Lippman. 

Pas de quoi inspirer une comédie musicale costumée…

Face A (ambiance Day)

L’instrumental "Speed Of Life" renoue avec la tradition classique du prélude, en ce sens que le titre – sans grande ambition – "prépare" l’oreille de l’auditeur à ce qui va suivre. Et cet "avertissement" n’est certainement pas inutile parce qu’il sera difficile de retrouver ses repères rock, tant ce qui suit va mêler étrangeté et déstructuration.

Dans le même esprit, l’autre bref instrumental, conclusif cette fois, "A New Carreer In A New Town", ferme, avec quelques accents d’harmonica bluesy, la parenthèse du rock arty et invite à découvrir "quelque chose de complètement différent" sur la Face B du vinyle. Le temps de retourner le 33 tours et de le reposer sur la platine.

Entre ses deux instrumentaux, cette Face diurne propose cinq titres parfois désarçonnants. 

"Breaking Glass" pue la haine et l’étrangeté. David Bowie évoque avec une jalousie non contenue l’attirance que sa femme Angie éprouve pour le batteur Roy Martin. Le bruit de verre est synthétisé et renforce l’arsenal percussif du titre. 

"What In The World" est un titre aux lyrics ambigus et cryptés qui a été écarté de The Idiot. On y entend d’ailleurs les chœurs d’Iggy Pop au sein d’un joyeux bordel sonore difficile à classifier. 

Déjà évoqué « Sound And Vision » est ce qui ressemble le plus à un single pop à la structure plus classique (ou, à tout le moins, plus familière) par rapport au reste. Bowie y évoque le sevrage de ses addictions, en mariant l’extrême gravité du chant et la légèreté de la mélodie.

Assez classique également, "Always Crashing In The Same Car" est un souvenir "américain". Il y est question d’un accident de voiture causé par un Bowie en manque de cocaïne qui "chassait" un dealer. Mélodiquement surprenant et supérieurement intéressant, le titre mentionne la présence d’une "Jasmine" sur le siège passager. Et l’on sait que Jasmine était un sobriquet idiot pour Iggy Pop. 

"Be My Wife" est le second texte adressé à Angie. Desservi par des lyrics plutôt cuculs, le titre vaut pour sa mélodie imparable basée sur quatre accords ensorcelants de piano bastringue.

Please be mine
Share my life
Stay with me
Be my wife

Face B (ambiance Night)

Il faut un peu d’imagination pour concevoir aujourd’hui la surprise des petits rockers, déjà ébranlés par ce qu’ils venaient d’entendre, lorsqu’ils ont retourné leur vinyle pour écouter pour la première fois la face sombre, instrumentale et synthétique de Low. 

Tout commence par "Warszawa", une longue plongée musicale, impressionniste et dépressive, inspirée à Bowie par un séjour à Varsovie. C’est tout gris, tout déglingué, tout désespéré et tout pessimiste. Mais la puissance mélodique est telle que l’esprit finit par s’abandonner dans un étrange mini-trip marqué, dans sa coda, par quelques vocalises plutôt "exotiques".

Inspiré par le joyeux quartier où sont nichés les studios Hansa, "Art Decade" est un jeu de mots basé (ça devait être la semaine de l’humour) sur l’expression "Art Decayed" (ou "Art délabré"). On n’y trouve – à nouveau – aucune trace spécifique de joie de vivre. Simplement le constat désabusé d’une absence de beauté et de chaleur. 

Inspiré par Steve Reich, l’inventeur du minimalisme en musique, "Weeping Wall" (une évocation évidente du sinistre mur de Berlin) distord la mélodie ultra connue de la ballade médiévale écossaise "Scarnborough Fair. 

Pour clôturer Low et toujours dans le même joyeux esprit "descriptif", "Subterraneans" dépeint (avec un saxophone jazzy très nostalgique à l’appui) la vie perdue des habitants du périmètre de Berlin Est, désormais isolés de la culture occidentale. 

C’est du genre à donner envie de jouer à la roulette russe en garnissant les six chambres du barillet de son Smith & Wesson... 

Mais l’art – demandez à Edvard Munch – n’est pas là que pour inciter à la fête… 

Les routes

En 1977, David Bowie reste plus que jamais un "pisteur", un "traceur" un "ouvreur de chemins. 

Il a déjà montré la route des étoiles à Major Tom, la voie du succès commercial aux Spiders From Mars, la logique du suicide à Ziggy, le groove du funk aux Young Americans. Et, avant Low, il a également tracé son douloureux chemin de croix sur "Station To Station".

Avec Low, il débroussaille deux chemins a priori contraires : le rock arty avec qui il a flirté à New-York et la (non-)musique ambient découverte (par Brian Eno) en Germanie. 

Low est un album ambivalent, chargé de visions "antinomiques". Il ne marie pas deux styles. Au pire, il les oppose. Au mieux, il les compare. C’est la raison pour laquelle l’œuvre n’a vraiment de sens que sous sa forme vinylique avec ses deux faces matériellement séparées. 

En rock arty, Bowie est moins "bon" que le sera, par exemple, le New-Yorkais David Byrne. 

En musique ambient, Bowie reste à des années-lumières – pour ne citer qu’un autre exemple – des Allemands de Tangerine Dream. 

Mais, en parfait renifleur de tendance, il parvient à "populariser" ces deux styles peu commerciaux auprès d’un public mondial. Sans single tapageur. Sans promotion. Sans tournée. Et contre l’avis de sa maison de disques. 

Ce faisant, il pose les jalons de la Cold Wave et de la New Wave, en annonçant des groupes du calibre de Joy Division (6).

Malgré un accueil glacial (un chroniqueur écrira : "Est-ce que le monde a besoin de ce tas de merde ?"), Low se classera immédiatement en deuxième place des charts britanniques entre le Red River Valley de l’épouvantable Slim Whitman et l’album éponyme du non moins épouvantable David Soul.

Et c’est peut-être dans cette capacité à avoir raison avant (ou contre) tout le monde que David Bowie excelle et mérite sincèrement admiration et respect de la part des petits rockers.

On sait que nul n’est prophète en son pays. Et aussi que nul n’est prophète en son temps. 

Il faudra que les années déposent leur patine sur le vinyle pour que Low devienne un "classique" respectable (aujourd’hui 206ème des 500 meilleurs albums de tous les temps selon Rolling Stone). 

Blue, blue, electric blue
That’s the colour of my room
Where I will live
Blue, blue… (7)

Si Low adoptait un profil bas et triste, la suite se voudra beaucoup plus… héroïque ! Mieux vaut se tromper en agissant que de refuser d’agir.

Mais ça, c’est une autre histoire, petits rockers !


(1) Le 26 juin 1963, au pire moment de la guerre froide et du blocus de l’ancienne capitale allemande, John Fitzgerald Kennedy a cérémonieusement déclaré : "Ich bin ein Berliner !". Ce qui signifie littéralement "Je suis une boule de Berlin !" Il aurait dû dire "Ich bin Berliner !" s’il avait voulu exprimer le fait qu’il se sentait Berlinois. Pour ceux qui n’ont jamais voyagé, une "boule de Berlin" (ou "Berliner Pfannküchen") est un beignet autrichien particulièrement addictif et farci de crème pâtissière (ce qui n’était pas le cas de JFK).

(2) Ce sera, à la même époque, le sujet de "Hotel California" des Eagles.

(3) David Bowie vivait de lait, de poivrons et de cocaïne. Il a prétendu ne pas se souvenir de l’enregistrement de l’emblématique Station To Station.

(4) "Be My Wife"

(5) Qui incitera Nick Lowe à sortir l’excellent EP Bowi.

(6) La remarque m’est adressée par l’excellent Colonel Cox que je salue (militairement) au passage. 

(7) "Sound And Vision"

Issue d’une combinaison de culture biologique (à 90 %) et de pêche responsable sans chalut, cette chronique AlbumRock, garantie sans agents conservateurs, sans gluten ni sucres ajoutés, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique recyclable fabriqué à vil prix en Chine.

Je remercie sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes et, tout particulièrement, la femme qui partage patiemment ma vie et mon brave chien Gupette qui m’observe d’un regard bienveillant quand je rédige toutes mes bêtises.


 

Commentaires
DanielAR, le 13/11/2024 à 15:58
"Anomalie" est un parfait résumé.
Flan, le 12/11/2024 à 01:33
Une anomalie, une œuvre mystique, mythique, dérangeante, sombre, étrange... La première face débute sur 'Speed Of Life', instrumental étrange aux sonorités sautillantes et futuristes, comme toutes les chansons du disque. 'Breaking Glass' est très courte, rythmée, agréable sans être mélodiquement transcendante, expérimentale, tout comme 'What In The World'. C'est pas fou, ça vaut pas 'Stay', 'Aladdin Sane' ou 'Ziggy Stardust', mais c'est génial. 'Sound And Vision' propose un riff et une mélodie prenantes et entraînantes, vecteurs d'une mélancolie étrangement sautillante. 'Always Crashing In The Same Car' est plus sombre. 'Be My Wife' est un tube en puissance, le morceau le plus accessible du disque. Bon tout ça c'est bien chouette, c'est novateur, c'est original, c'est bien foutu, mais ça en fait pas non plus un chef-d’œuvre. Bah faut écouter la deuxième partie instrumentale. En guise de conclusion terrassante à la face A, 'A New Career In A New Town' est superbe, avec ce dialogue piano-harmonica. 'Warszawa' est une claque monumentale à chaque écoute, c'est lent, éthéré, sombre, et magnifique. Les premiers vrombissements font croire à un morceau apocalyptique, mais la mélodie au synthétiseur ne va cesser d'osciller entre noirceur et lumière, proposant des thèmes d'une beauté magistrale, avant cet accord dissonant, réellement angoissant qui précède les chants incantatoires d'un Bowie qui signe ici l'un des meilleurs moments de sa carrière. En moins de 6 minutes, le morceau arrive à nous filer mélancolie douce, désespoir et angoisse. 'Art Decade' et 'Weeping Wall' sont magnifiques, plus abstraits, moins sombres que leur prédécesseur, mais paraissent bien pâles à côté de 'Subterraneans'. Dans le dernier tiers du morceau, quelques mots chantés par un Bowie hanté suffisent à envoyer ce morceau parmi les clôtures d'albums les plus superbes de la musique.