Difficile de passer à côté du raz-de-marée
Shaka Ponk qui a submergé la France en 2011 et la sortie de
The Geeks and the Jerkin' Socks, album hybride et sans compromis qui permit à ses protagonistes de passer de l’ombre de leurs ordinateurs à la lumière des projecteurs médiatiques et des grandes salles. Ces 6 loubards (7 si l’on rajoute leur mascotte singesque Goz) ont su rassembler en peu de temps une large frange d’amateurs de gros son qui tâche, de claviers fous et d’énergie punk, le tout combiné à un univers geeko-vidéo-futuriste qui a pu donner le tournis aux plus puristes d’entre nous. On les a vu partout : aux Victoires de la Musique, chez Ruquier, chez Sublet, à Bercy, en fond sonore pour la recherche de banque de Gad Elmaleh et même à l’Elysée pour la remise de la médaille de Chevalier des Arts et des Lettres. Bref, il fallait vivre dans un coma artificiel de 4 ans à la manière d’une Uma Thurman dans
Kill Bill pour pouvoir échapper à Sam, Frah, Ion, Steve, CC et Mandris, membres attitrés.
A l’image du groupe, rejeton français exilé en Allemagne durant plusieurs années, toute cette soudaine visibilité a bien failli se terminer en eau de boudin. Ceux qui sont allé voir ce joyeux bordel sur scène confirmeront que les Shaka ne s’économisent jamais, sautant dans tous les sens et imposant une véritable épreuve de force à leur public (le tee-shirt "j’ai survécu à un concert de
Shaka Ponk" résumant assez bien l’ensemble). Mais à force de surmenage, le corps finit par ne plus répondre, et pour le chanteur Frah, l’aventure du
Geeks and Jerkin Tour s’est terminée par une rupture des ligaments croisés du genou et un repos forcé de plusieurs mois. Frustrés, les musicos se sont enfermés dans leur home-studio et ont jeté leur dévolu sur le papier et leurs instruments, si bien qu’ils reviennent non pas avec un, mais deux albums qui sortiront à quelques mois d’intervalle, comme le fit
System Of A Down en son temps. Aux vues du résultat mi-figue mi-raisin des productions de
Serj Tankian et ses sbires, l’angoisse était de mise quant à ce
White Pixel Ape, qui semblait traduire un ensemble joyeux et optimiste (le penchant sombre et inquiétant étant réservé au
Black Pixel Ape qu’on entendra donc dans quelques mois), angoisse justifiée quant au premier single « Wanna Get Free », parodie électro-pop de
Die Antwoord. Le pire était à craindre, donc.
Les aficionados le savent :
Shaka Ponk est un groupe bordélique, assez paradoxal. Musique voguant entre punk-rock, métal et ska, paroles anglo-espagnoles avec une touche d’esperanto, ce savant mélange a pourtant fait le succès de cette bande de potes qui se connaissent par cœur. Le seul problème, c’est qu’au bout du 4ème album (tout de même !), on a besoin d’une certaine cohérence, d’un ensemble qui tient la route de bout en bout sans laisser personne sur le bord. Peine perdue : on passe facilement d’un titre électro-pop ("An Eloquent") à un reggae-stoner ("Last Alone") sans aucune gêne, et c’est bien là qu’est le problème. Le groupe pousse même le vice jusqu’à mélanger les genres sur un seul titre, en l’occurrence ce "Black Listed" qui pourrait être le sommet du disque avec sa folie, ses guitares en drop D et sa batterie d’influence
Slayer, mais qui se retrouve confondu avec un pont funk de très mauvais goût qui plagie "I Want You Back" des Jackson Five. Voilà le problème des Shaka résumé en un titre : c’est vraiment trop le bordel. Et lorsqu’ils décident de rester dans la même veine le temps d’un morceau, c’est souvent plat ("Lucky G1rl"), déjà entendu ("M0nkey On The Wall" aurait eu toute sa place sur un disque des
Black Keys), voire carrément trop long ("Scarify" qui n’est sauvé que par le flow inégalé de
Beat Assailant). Paradoxal jusqu’au bout, le groupe semble osciller entre une panne d’inspiration et un trop plein d’idées qui dessert les morceaux plus qu’autre chose.
Que les fans se rassurent (comme ils le peuvent), la deuxième partie de l’album relève clairement le niveau. L’énergie primaire de
Shaka Ponk est enfin mise au service de mélodies efficaces ("Altered Native Soul"), de refrains entrainants ("Story O’ my LF", un des titres les plus réussis), avec la voix toujours aussi puissante de Sam (qui semble prendre de plus en plus de place au sein du groupe), la folie verbale de Frah, les guitares très métal de CC qui répondent à la basse de Mandris, et la frappe lourde d’un Ion qui s’éclate avec les claviers fous de Steve. Même l’exercice de la ballade, qui consiste pourtant une première pour le groupe, est plutôt réussi ("Heal Me Kill Me"), malgré ces violons omniprésents. La production est parfaite, le son parfaitement rentre-dedans et les trouvailles sonores toujours aussi jubilatoires, comme ce sitar qui part en vrille dans "W0tz Goin’ON". L’album se termine en apothéose avec "6xLove" qui ravira toutes les oreilles qui viendront trainer par ici et les têtes qui voudront headbanger de bon cœur.
Une première partie moyenne voire médiocre et une seconde réussie voire excellente, voilà comment nous pourrions résumer ce
White Pixel Ape qui sera défendu à travers la route pendant de longs mois par Sam et ses copains. Les détracteurs s’en donneront à cœur joie, les fans également, tandis que le spectateur neutre aura bien du mal à choisir son camp tant
Shaka Ponk agace autant qu’il fascine. Le critique musical, lui, se demandera s’il était bien nécessaire de sortir deux albums à quelques mois d’intervalle aux vues du premier produit fini, étant bien entendu que la quantité de titres tend à prendre le pas sur la qualité de l’ensemble. Verdict final dans quelques mois et la sortie de
The Black Pixel Ape.