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Ashbury
Endless Skies
Produit par Roger King
1- The Warning / 2- Take Your Love Away / 3- Twilight / 4- Vengeance / 5- Madman / 6- Hard Fight / 7- No Mourning / 8- Mystery Man / 9- Endless Skies


Le Kairos, concept et divinité grecs, a connu une belle postérité dans l’histoire de la pensée, d’Heidegger à Jung en passant par Machiavel. Autre façon de mentionner l’instant de l’opportunité, il indique, quel que soit le domaine, d’agir au bon moment - jamais en retard, ni en avance d’ailleurs mais bel et bien précisément à l’heure prévue. Certains y parviennent et tombent à pic, d’autres n’ont pas cette chance ou ce bon sens … Ainsi, dans le domaine de la musique, n’est-il pas vain de sortir un chef-d’œuvre s’il s’inscrit dans un style à rebours de l’air du temps ? C’est l’histoire d’Ashbury, obscure formation de Tucson (Arizona).
Nous sommes en 1983 et Endless Skies arrive dans les bacs. La pochette sublime joue la carte de l’héroic fantasy, semblant indiquer qu’il s’agit là d’un nouvel opus de la scène Metal underground américaine très vivante et créative mais injustement sous-estimée à l’époque (Omen, Cirith Ungol, Manilla Road). Il n’en est rien. Rob Davis, Randy Davis et Johnny Ray viennent d’inventer une nouvelle formule, une hybridation inouïe, aussi géniale que complètement à côté des attentes de la production et du public des 1980’s bien avancées. Déjà que leur origine désertique et périphérique n’aidait en rien Ashbury sur le chemin de la gloire, cette orientation esthétique fit d’eux des éphémères avec un seul album à leur actif (dans un premier temps au moins).
Pour décrire de façon concise leur musique, disons qu’elle articule magistralement le rock sudiste, le hard-rock et le rock progressif dans un métissage époustouflant. Il fallait pour cela quelques qualités : un chant en partie typé Ian Anderson (Jethro Tull) pour un poste qui est partagé par plusieurs musiciens dans des chœurs subtils, une alliance parfaite entre la guitare électrique et la guitare acoustique sur la plupart des morceaux donnant du corps aux titres, et une mélodicité à la six-cordes qui évoque les Outlaws par sa dextérité. Le tout est inscrit dans une belle teinte hard-rock même si le groupe donne également dans l’americana ("Madman", avec une intro acoustique et un très bon solo, l’excellent "Mystery Man") ou dans du southern-rock pur (l’instrumental "No Mourning").
A partir de là, les morceaux fusent avec leur lot de fulgurances mémorables. Le tocsin qui ouvre "The Warning" ne permet pas d’envisager l’effusion de notes (d’une propreté remarquable) qui sert d’introduction à cette gemme. Vous comprendrez ici tous les traits de la touche Ashbruy : le chant andersonien, les chœurs, les deux guitares en parfaite harmonie, le riff hard-rock (imparable), le petit pont acoustique enrichissant la composition. Autre merveille, le beaucoup plus metallique "Vengeance", encore une fois savoureux par ses plans de guitare, sans parler de la partie instrumentale (un solo incroyable dans un registre mi-heavy mi-sudiste). Deux sommets qui n’enlèvent rien à des titres également louables comme "Take Your Love Away" plus traditionnellement sudiste (encore une fois, les parties acoustiques et saturées sont très bien associées) ou l’émouvant "Hard Fight" qui se structure entre des arpèges folks et des refrains plus lourds, tout en restant toujours subtil – on pense à la transition venue des Eagles avant le chorus. Non vraiment, non seulement vous n’entendrez cela nulle part ailleurs, mais il est clair qu’on est à la limite du coup de maître.
La phase la plus progressive intervient sur le dernier titre, "Endless Skies", plus long (entre sept et huit minutes). L’introduction acoustique classicisante et hispanisante atteste des qualités du musicien et mène vers les espaces brumeux où le chant domine un arrière-fond mi-acoustique mi-atmosphérique grâce aux claviers discrets. Bien sûr, la guitare électrique trouve ensuite sa place pour un trait heavy avec des petites harmoniques, s’engageant dans un registre beaucoup plus puissant (avec un riff groovy), avant de retomber sur un moment apaisé au piano (la transition aurait mérité d’être travaillée) puis sur une conclusion à nouveau saturée et épique lors du solo. Si la structure est perfectible, le titre est tout de même suffisamment beau (c’est le mot) dans ses choix mélodiques pour être qualifié de somptueux.
Si vous êtes au moins piqué dans votre curiosité par ces lignes, écoutez ce joyau, vous comprendrez rapidement pourquoi le destin d’Ashbury ne peut que susciter l’apitoiement. Heureusement pour eux, la toile et les passionnés qui la parsèment sont venues offrir une seconde vie au groupe qui possède désormais davantage de notoriété (et de popularité) qu’il n’en a jamais eu. Toujours actif, il a pu enregistrer deux autres albums dans les années 2000 (le dernier est sorti en 2018, il est chroniqué ici). Peut-être que pour Ashbury et par rapport aux années 1980, le Kairos se situait moins dix ans en arrière que trente ans plus tard …