
Kiss
Crazy Nights
Produit par
1- Crazy Crazy Nights / 2- I'll Fight Hell To Hold You / 3- Bang Bang You / 4- No, No, No / 5- Hell Or High Water / 6- My Way / 7- When Your Walls Come Down / 8- Reason To Live / 9- Good Girl Gone Bad / 10- Turn On The Night / 11- Thief In The Night


Minute philosophique
Si Nietzsche avait entendu Crazy Nights avant de philosopher, il n’aurait pas écrit "La vie sans musique serait une erreur..."
A tout le moins, il aurait reconsidéré son point de vue.
Repos
La tournée Asylum achevée en demi-teinte, Kiss prend une année sabbatique en 1986 pour permettre aux tympans des petits rockers de goûter à un repos bienvenu et à Gene Simmons de faire l’acteur de série Z ou de s’occuper de la destinée de quelques rockers restés obscurs.
Meanwhile, Paul Stanley ronge son frein, compose quelques titres et hume l’air du temps.
Conscient du fait qu’il manque de recul dans son rôle de producteur improvisé, il approche Ron Nevison (connu pour son travail avec Ozzy Osbourne, Led Zeppelin, Heart, Jefferson Starship, Survivor, UFO, Thin Lizzy, …).
Le projet Crazy Nights (1) est lancé au début de 1987.
Studio
Ron Nevison – qui a survécu à l’enregistrement de Quadrophenia de The Who (il était alors ingénieur du son) – n’entend pas s’en laisser compter. Il balance à la poubelle les démos (2) qui lui semblent indigentes. Il impose au projet des claviers (fort synthétiques) et il choisit une coloratur générale très "eighties".
Il exige également que le groupe fasse preuve d’un minimum de discipline, tout en déplorant le fait que Demon passe l’essentiel de son temps en studio à feuilleter avec ennui des numéros récents du magazine people Variety.
A Los Angeles où l’album est enregistré, l’ambiance est, une fois encore, d’une extrême morosité. Paul Stanley est furieux que Gene Simmons ne s’implique plus dans le projet Kiss. Bruce Kullick, qui n’est pas homme à s’imposer, observe la situation de son air de brave chien battu. Et Eric Carr, un peu paranoïaque et persuadé que les fans de Kiss lui reprochent d’être un substitut illégitime de Peter Criss, glisse lentement dans l’alcoolisme tout en se murant dans un mutisme exaspérant.
Le producteur se retrouve finalement contraint de tout bricoler avec les seuls Stanley et Kullick, aidés pour l’occasion par le claviériste de session Phil Ashley (3).
Entre deux mots croisés, Gene Simmons parvient à glisser le correct "Thief In The Night". Le titre figurait déjà sur l’album WOW (1984) de sa protégée Wendy O’Williams (4) et devient pour l’occasion la 5ème "reprise" du groupe après "Is That You" (Unmasked), "2,000 Man" (Dynasty), "Then She Kissed Me" (Love Gun) et "Kissin’ Time" (Kiss).
En compensation, Paul Stanley profite de l’occasion pour imposer le superbement mielleux "Reason To Leave", prétextant que, durant les eighties, tout artiste honnête (sic) devait admettre que son seul espoir de passer en radio était d’enregistrer une ballade.
Le clip (qui cartonnera sur MTV) vaut surtout pour la présence (pudiquement dévêtue) de la fort jolie et fort blonde Eloise Broady, célèbre playmate du magazine Playboy.
"Crazy Crazy Nights", la – presque – plage titulaire est une fois encore, une composition générique de Starchild. Aussi vite entendue, aussi vite oubliée.
Le reste est indigne d’intérêt et l’on atteint même le fond du trou avec "Bang Bang You" (suite plus ou moins assumée de "Love Gun").
Mon amour est un boulet de canon
Je te vise et tu tombes
Ne te cache pas, ne pense pas m’échapper
Oh oh je suis impatient
Je vais te tirer dessus avec mon fusil d’amour
La rock critic Elody Fraser parlera avec humour de "mélodies taillées dans le roc au service de textes gribouillés au rouge à lèvres".
Malgré le jeu parfois très brillant du sous-estimé Bruce Kullick (sur "No, No, No", par exemple), l’album n’atteint jamais une quelconque vitesse de croisière. Ron Nevison a fait de Kiss un croisement improbable et synthétique entre Foreigner, Dokken, Bryan Adams et à peu près tout et n’importe quoi…
L’artwork "explosé" de la pochette ne devait pas avoir pour but d’illustrer la désintégration d’un mythe mais, avec le recul, la coïncidence (ou la synchronicité) n’est pas anodine...
Forget it !
Si quelques titres de Crazy Nights seront interprétés durant la tournée qui suivra, l’album sera ensuite totalement oublié et deviendra un des trois opus les moins représentés dans les set-lists de groupe (avec l’incompris Music From "The Elder" et l’épouvantable Carnival Of Souls : The Final Sessions).
Kiss est au fond du trou.
A ce propos, Warren Edward Buffet – que Gene Simmons admire – a déclaré fort opportunément : "La chose la plus importante à faire si vous êtes dans un trou, c’est d’arrêter de creuser."
Or, l’avenir proche nous apprendra que Kiss va s’offrir une pelle pour descendre encore un peu plus profond...
Mais ça, garçons (5), c’est une autre histoire !
Sélection
Les petits rockers pressés écouteront prioritairement "Crazy, Crazy Nights", "Thief In The Night" et, pour l’incendiaire Eloise Broady, "Reason To Live".
(1) L’album a failli s’appeler Who Dares Win puis Condomnation… En ces temps reculés où le Sida terrorisait les nations, Kiss militait en faveur du préservatif. Il existait par ailleurs des capotes Kiss (à l’effigie de Demon) fabriquée par la firme Condomania. Modèles King Size, évidemment.
(2) Principalement une vingtaine de brouillons de titres hâtivement bricolés par Gene Simmons et que notre bassiste philanthrope préféré recyclera plus tard au gré de compilations hasardeuses et fort peu audibles.
(3) Phil Ashley mettra des jours à se rendre compte que ce Paul Stanley (dont le visage lui disait quelque chose) était en fait son petit voisin quand ils étaient gamins.
(4) A titre strictement personnel, je préfère la version de Wendy, même si elle était entourée de musiciens assez bourrins.
(5) Cette phrase n’a pas pour objectif de me fâcher avec mon large public de lectrices enthousiastes. Il s’agit simplement d’une citation bêtement nostalgique (ce qui est un pléonasme). Les très vieux rockers se souviendront en effet de la rubrique Les belles histoires de l’Oncle Paul dans l’hebdomadaire Spirou. Même s’il s’adressait savamment à un public composé de petits garçons et de petites filles, Oncle Paul concluait toujours son récit par ce phylactère devenu, par la force des choses, totalement iconique.
Cette 159ème chronique pour AlbumRock a été rédigée dans des circonstances inhabituelles. D’ordinaire, j’écoute au moins dix fois l’album à toute berzingue. Ici, c’était sincèrement au-dessus de mes forces. J’ai choisi, pour apaiser mon esprit tourmenté, la sixième symphonie de Beethoven (dite « La Pastorale »). Le propos de Ludwig Von est souvent caricatural mais la musique est remarquable pour apaiser un esprit torturé.
Je remercie les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et ma brave Gupette qui sommeille dans son panier aux côtés de son jouet préféré, l’os qui fait "Pouêt" (toujours à contretemps).


















