
Peter Criss
Peter Criss (2025)
Produit par Barry Pointer & Peter Criss


Ces vieux rockers qui nous Ehpad
Donc, j’aurai connu ces temps immémoriaux où l’on n’allait plus voir un groupe parce que son chanteur et leader charismatique avait dépassé la trentaine…
Comme si, passé ce funeste trentième anniversaire (1), le glas de la légitimité rock se mettait soudainement à sonner, vouant le nouveau vieillard à la honte et à l’oubli.
Définitivement.
Pourtant, en 2026, Paul McCartney accuse 83 printemps pour 76 à Bruce Springsteen et Peter Gabriel (chacun), 79 à Patti Smith, 80 à David Gilmour, 81 à Eric Clapton, 82 à Mick Jagger et Keith Richards (chacun), 84 à Bob Dylan et Paul Simon (chacun) ou 85 à Ringo Starr.
Du haut de ces pyramides humaines déglinguées, il y a un paquet de décennies qui nous contemplent.
Ou qui nous narguent…
Par leurs disques, leurs déclarations et leurs concerts, ces insupportables vieux fourneaux font (et "sont" parfois encore) l’actualité rock. Qu’est-ce qu’on a bien pu faire au Bon Dieu pour mériter un pareil courroux ?
Après dix-huit années de silence (souvent passées à se plaindre que ses anciens camarades n’étaient rien que des méchants), c’est au tour de Peter Criss – 80 printemps bien tassés – de remettre le couvert.
Peter Criss. Un gars qui n’aurait jamais dû survivre aux seventies…
Mais – c’est bien connu – les chats ont neuf vies… Et la vie musicale actuelle de Catman mérite vraiment d’être vécue. Parce que Dieu en personne s’en est mêlé.
Dieu m’a pris par la main
Pour faire de moi un homme nouveau
Et maintenant, je marche sur l’eau (2)
Fou, non ?
Criss-py
L’artwork minimaliste ne manque pas d’interpeller. Pochette noire. Peter Criss en blanc. Les deux "s" du patronyme empruntent les contours de ceux – emblématiques – de Kiss et le "t" du prénom s’est mué en une croix épiphanique.
Signe du temps qui passe, l’album est dédié à un cimetière de connaissances : que reposent en paix Ace Frehley (guitariste de Kiss, mort en 2025), Bill Aucoin (producteur de Kiss, mort en 2010), Sean Delaney (co-compositeur pour Kiss, mort en 2003) et Stan Penridge (meilleur ami d’enfance, co-compositeur de "Beth", mort en 2001).
Pas de Paul Stanley. Pas de Gene Simmons. Peter expliquera probablement que ceux deux-là – qu’il ne porte pas dans son cœur de chat – sont encore vivants et on en restera là.
Criss-tique
En plus d’être une extraordinaire surprise, Peter Criss est une vraie réjouissance musicale du début à la fin. Il y a du rythme, de l’émotion et beaucoup de pertinence dans cette œuvre tardive que certainement personne n’attendait encore.
C’est que la qualité des musiciens donne quelquefois à l’album des allures de masterclass. Le drumming de Catman est proprement impérial, varié et survitaminé. Sa voix, un peu voilée et mixée un poil en retrait par rapport à tous ses efforts précédents, est incroyablement bien posée. La guitare de Mike Angel McLaughlin, un compère de longue date, est phénoménale et la basse volubile de Bill Sheeran (Talas, Steve Vai, David Lee Roth, Mr Big, …) est simplement au-delà du réel (3).
Dès "Rock, Rockin’, Rock & Roll" (ce titre...), la plage introductive (en hommage à la Motown et au Philly Sound), c’est un batteur particulièrement enjoué qui balance un classic rock’n’roll hard (dans cet ordre) couillu, soutenu par un piano bastringue endiablé, des chœurs enjoués (avec Cat Manning) et des clap hands réjouissants. Le titre invite – selon les goûts ou les aptitudes – à taper du pied au bar où à emmener sa (jeune ou vieille) blonde vers la piste de danse.
Moi, j’aimerais ralentir un peu le tempo
Mais Catman, lui, en est bien incapable...
Dont acte.
En hommage à Joseph Criscuola, son paternel, et à Gene Krupa, son mentor historique (4), Peter Criss joue les crooners de cabaret sur le très bluesy-groovy et bien viril "Sugar" qui voit le claviériste Paul Schaffer (forcément plus qu’à l’aise dans le registre...) cabotiner ironiquement au piano jazzy pour quatre minutes et quarante secondes de bonheur définitivement absolu. Le titre, une fois encore déchiré par la guitare de Mike McLaughlin, est une chanson d’amour d’une aimable naïveté.
Quand vient l’heure de se coucher
Je suis un homme heureux
Je me tourne et je regarde
C’est là qu’elle se tient
Mon grand amour, tout contre moi
Dans un tout autre registre, la ballade "Walking On Water", illuminée par un solo de guitare vraiment biblique (5), se montre musclée et très convaincante,
L’excellent John 5 (David Lee Roth, Marilyn Manson, Rob Zombie, Mötley Crüe, Ozzy Osbourne, Rob Halford, …) vient s’éclater joyeusement sur trois titres, dont le génial single et très Alice Cooperien "Creepy Crawlers" qui nous renvoie avec gourmandise aux films de série B horrifiques d’antan (effets sonores et rires sardoniques inclus).
Inutile de fuir ou te cacher
Les monstres rampants sont déjà là
Quand les lumières vont s’éteindre
Et que tu voudras te coucher
Ces bestioles envahiront ta tête
Tu pourras hurler et essayer de fuir
Tu ne pourras jamais les vaincre
Le puissant "For The Money" emprunte également au cinéma de genre avec un départ tonitruant illustrant un hold-up foireux avant d’élargir le spectre de la réflexion jusqu’à s’attarder sur le terrorisme religieux.
"Murder" - à nouveau explosé par un solo magistral de Mike McLaughlin – pose un constat un peu glaçant sur la violence liée au trafic de drogue tandis que "Cheaper To Keep Her", un peu plus faible, ironise gentiment sur la vie de star en moquant ce rocker vieillissant qui roule seul dans les rues de Beverly Hills au volant de sa limousine, tandis que sa fidèle moitié se fait sauter à la maison par le jardinier.
L’opus souffre bien de quelques faiblesses (6), en partie dues au fait que Peter Criss n’est ni un vocaliste versatile, ni un littérateur fascinant (ses lyrics sont parfois très génériques). Mais il ressort un tel enthousiasme et une telle joie de vivre (d’avoir vécu et de vivre encore) de cet album qu’il procure tous les bienfaits d’une fontaine de jouvence.
Espace Gonzo (conseil : ne lisez pas ça !)
En parfait adulte immature, je me sais marqué par le syndrome puer aeternus si cher à Peter Pan. Il est évident que c’est au travers d’un prisme très déformant que j’ai découvert, dans un extrême état de béatitude, cet album tardif (et son meilleur post-Kiss) d’un de mes vieux batteurs préférés.
La (minuscule) zone de mon cerveau qui accepte d’accuser son âge biologique réel est bien consciente de l’absence d’intérêt d’une démarche artistique qui ne retiendra probablement l’attention de quiconque.
Mais – sans sacrifier à la nostalgie que j’exècre – chaque beat martelé sur les peaux du drumkit DW signature de Catman fait que ce Peter Criss réanime (donc "rend une âme") à une kyrielle de souvenirs extraordinaires qui ont vraiment marqué chaque étape de mon existence de petit rocker.
Les grincheux me diront que ça leur fait une belle jambe (je comprends) et que je n’ai aucune idée du peu d’intérêt que représente cet album à leurs oreilles indifférentes. Je leur dirai d’aller se faire foutre. Poliment, mais fermement. Au risque de nous fâcher. C’est que j’ai passé l’âge de faire des courbettes et des compromis. Comme Catman. Et personne ne nous privera du plaisir d’exister ni de nous exprimer.
Et ça, c’est bien !
S’il n’y a aucun (autre) public pour le spectacle que joue ici Peter Criss, je me dirai encore qu’il est parfois précieux de passer égoïstement du bon temps, seul sur son île artistique déserte...
(1) Souvenons-nous du titre (assez sarcastique) "Pushing Thirty" de Peter Hammill !
(2) Joseph et Loretta Criscuola ont élevé leurs cinq enfants dans la foi catholique romaine qui est loin d’être la religion dominante au USA.
(3) Le bonhomme a été élu cinq fois meilleur bassiste rock par les lecteurs de Guitar Player Magazine qui l’ont baptisé le "Eddie Van Halen de la basse".
(4) Le génial Gene Krupa est également crédité en bonne place sur la pochette de Peter Criss.
(5) La six-cordes évoque au passage les déclinaisons audacieuses de feu Randy Rhoads.
(6) Deux titres comme "In The Dark" ou "Rubberneckin’" n’apportent pas grand-chose à l’édifice. Par contre, "Hard Rock Knockers", le bonus (sur l’édition limitée du CD), aurait peut-être mérité, malgré son déroulé fort prévisible, de figurer dans la play-list.
Issue de la culture biologique (à 96,8 %) et de la pêche responsable, cette chronique AlbumRock, garantie sans sulfites, sans gluten, sans alcool et sans souffrance animale, a été tapée, caractère après caractère, par deux vraies vieilles mains humaines sur un clavier en plastique (prétendument recyclable) fabriqué à vil prix en Chine.
Cette chronique est pour Ann-Lawrence.
Je remercie (très) sincèrement les adorables lecteurs et lectrices qui corrigent mes textes, la femme qui partage ma vie et mon chien Gupette, au pedigree incertain, qui ronfle à contretemps sur la musique que j’écoute.

















