
Protomartyr
Hotel Usona
Produit par Dave Fridmann
1- The Old Hotel / 1- Sounds We Cannot Hear / 1- Converts / 1- Exalted Eagles / 1- The Knife Dream / 1- Feed the Sewer / 1- Lavender-Gospel / 1- Third Country / 1- Checking Out


On n’aura jamais fini de critiquer l’Amérique, à raison. En ces temps troubles, le regard perçant de l’aigle paraît plus que jamais menaçant. C’est à peu près le constat que tirent les quatre punks lettrés du Michigan que sont Joe Casey, Alex Leonard, Greg Ahee et Scott Davidson à l’œuvre d’une musique désenchantée où ils livrent une métaphore des plus actuelles, en pointant directement du doigt leur chère patrie.
Cette image est celle d’un hôtel, un vieil hôtel perdu au beau milieu de nulle part un peu comme si nous étions dans une chanson des Eagles. Etrange coïncidence. Mais l’ambiance n’est pas tout à fait la même (quoique). Joe Casey, notre narrateur, débarque dans cet établissement insalubre où les clients sont des laissés pour compte.
Ce septième album du groupe originaire de Detroit est emballé dans la production du minutieux Dave Fridmann, fondateur du groupe Mercury Rev dont la renommée est liée à une riche carrière. MGMT, Weezer, The Flaming Lips entre autres. Ceci pourrait suggérer que le post-punk se mêlerait ici à un genre de dream-rock sophistiqué. Ce que la première partie du disque peine à contredire. Ou, en exagérant un peu, on pourrait avancer que la guitare moins tranchante de Greg Ahee rencontre un bigband de jazz dans un univers à fois sinistre et psychédélique. Y a-t-il un meilleur portait des Etats-Unis d’Amérique ?
Ces ajouts de tubas et de trombones, qui sont une nouveauté chez Protomartyr, permettent pourtant à la formation vieille de seize ans d’enrichir encore leur palette sonore. Ils sont la spécialité technique de l’ingé son Jon Fridmann, probable parent et collaborateur de Dave sur de multiples projets (dont Loss of Life le dernier album en date de MGMT).
Alors entrons. Que trouve-t-on derrière la porte de ce vieil hôtel ?
Welcome back to the dream of a rotting mind
The rooms are half-empty
The hallways are where you'll survive (1)
Il va rapidement apparaître évident à l’auditeur que ces lieux recèlent un désespoir quasiment omniprésent. Si par le passé Protomartyr avait pu prendre un malin plaisir à moquer les dérives très contemporaines de notre humanité, l’accent ici est nettement plus fataliste. Ce premier titre de bienvenue, ou plutôt de malvenue, sonne déjà comme une mise en garde. Les occupants des chambres sont infréquentables.
Welcome back, welcome back
A day or a lifetime stay (2)
Difficile, à nouveau, de ne pas penser à ce vieux cauchemar d’Hotel California où l’on pouvait bien faire son check-out à n’importe quelle heure sans pour autant être autorisé à quitter les lieux. Bien que le California n’ait jamais vraiment été un hôtel, ses pensionnaires connaissaient la raison de leur aller simple. Ce qui est loin d’être aussi clair ici. Car personne ne s’occupe de vous. La direction a cessé d’y croire. On a laissé le trouble s’installer dans les chambres. Et il faudra sans doute accepter de se serrer un peu la ceinture afin que de nouveaux clients, à l’image de l’auditeur qui s’introduit dans ce récit morose, puissent continuer à séjourner dans l’hôtel.
Le morceau est emmené par une guitare délicate qui titube sur les grincements que l’on croit entendre à l’arrière-plan. Elle est vite rejointe par les percussions implacables d’Alex Leonard, qui enrichit considérablement le son de l’album par ses motifs rythmiques, suivies des orchestrations de cuivres.
The pretense is order
The result is suffering death for the kids (3)
Déclare Casey dépité car il est lui-même le père d’une petite fille qui a moins de deux ans. L’importance des paroles de cet incipit réside effectivement dans leur utilité pour nous éclairer face à l’obscurité de l’établissement. Celui-là même dans lequel le confort intellectuel pousse les masses à choisir l’ordre au-dessus de n’importe quel autre principe. Les mots résonnent lorsque nous les mettons en lien avec l’augmentation des violences étatiques qui a cours des deux côtés de l’Atlantique. Manifestations réprimées dans la violence, discours anti-factuels, misère sociale et retour des brigades en uniformes qui sévissent froidement sur ordre de bureaucrates. Il devient urgent de prêter l’oreille face à un tel réquisitoire quand on sait que la démocratie à l’américaine n’est pas une spécialité locale. Si vous n’aimez pas l’ambiance du hall d’entrée, surtout ne montez pas à l’étage.
Les clips remarquables réalisés par Danny Scharar et Harris Mayersohn racontent la même histoire. On peut y suivre l’américain moyen dans une existence cauchemardesque où se mêlent cynisme, apathie et médiocrité (Sounds We Cannot Hear, Feed the Sewer). L’intrigue se poursuit justement dans ce déferlement de cordes et de cuivres qu’est "Sounds We Cannot Hear". Le morceau amorce une descente vers ce qui commence à ressembler à un endroit où on a que très peu envie de rester. Les sonorités de l’exotica sont détournées pour servir ce bad trip où la brutalité devient une forme de symphonie. On a vite fait d’y étouffer.
La référence à ce courant du jazz américain des années cinquante, qui lorgne sur les sonorités polynésiennes ayant été le divertissement les GI revenus de la guerre du Pacifique, doit justement être entendue comme une critique. On a oublié que les traditions dont se sont inspirés les ténors du mouvement (Martin Denny, Lee Baxter, Arthur Lyman) ont demeuré dans l’oubli et le mépris racial du vieil oncle Sam. Greg Ahee raconte en interview la dissonance cognitive des soldats qui ont su apprécier la musique des peuples polynésiens tout en continuant à les traiter de "sauvages". Ce qui n’est pas sans rappeler le débat très actuel autour de l’appropriation culturelle. Une problématique de fond quand on connaît l’histoire du jazz aux Etats-Unis. La culture américaine, c’est un peu comme vendre quelque chose qu’on aurait arraché des mains d’un autre. Ces sonorités reviendront ainsi hanter l’atmosphère de l’album pratiquement jusqu’au dernier texte (Converts, The Knife Dream, Third Country).
Au même moment, la guitare de Greg Ahee se noie dans l’écho sur "Converts" tandis que la lumière continue à être faite sur le contenu sordide des différentes chambres. Violence et ivresse. "Exalted Eagles" s’en prend avec poésie et dégoût aux aiglons qui "se nichent dans les étoiles" de la bannière qu’on connaît. Mais le pygargue à tête blanche n’est pas juste un symbole national, c’est aussi une allusion à un passage de l’Ancien testament dans lequel l’Eternel menace de punir, justement, cette grande exaltation. Un message aux responsables politiques dont Casey se moque face à la situation pitoyable dans laquelle ils ont plongé le pays.
We got a bad review (4) – C’est le moins qu’on puisse dire.
On finit par entendre ceux-là déclamer He approves us (5) à répétition en parlant du Dieu chéri d’un idéal qui vire au fondamentalisme. Exit le mythe de la destinée manifeste. Quand non-content de vous vendre du rêve, on vous force aussi à l’acheter. Mais le groupe ne se contente pas de fustiger les postulats du passé. D’autres textes, "Third Country" mais aussi "Sounds We Cannot Hear" évoquent directement la connivence des Etats-Unis avec les grands criminels de guerre du Moyen-Orient. Un sujet sur lequel on peut que les féliciter de prendre position.
Arrivés jusqu’ici, nous n’en avons pas fini de tâtonner à travers les ambiances oppressantes. "The Knife Dream" est un autre de ces mauvais rêves dans lequel on aperçoit quelque chose qu’on n’était pas censé voir, dans le couloir, juste avant de se précipiter dans sa chambre et d’avaler trop de somnifères. On entend l’aspiration bruyante d’un évier au milieu du morceau tandis que chœurs et cuivres se font plus menaçants. Comme pour annoncer "Feed the Sewer" qui est une diatribe détaillant les festins glauques ayant lieu dans la nouvelle aile de la Maison-Blanche, entre Mr. Trump et ses crypto-millionnaires.
Dinner is served in the crypto ballroom (6)
Un hôte excellent qui sait donner à ses invités ce dont ils ont envie, tout comme à ses 350 millions de citoyens sont divertis chaque jour devant leurs télévisions ou sur l’écran bleu de leur téléphone. Le "caniveau" désignant le flot d’informations continues qui les abreuvent. Le morceau suivant a la même odeur infecte, car "Lavender – Gospel" est nommé directement d’après deux plateformes de ciblage militaire gérées par l’intelligence artificielle et utilisées par l’armée israélienne. Il est donc question d’attaques au phosphore et de marges d’erreur.
La dernière partie de cette visite guidée est sans aucun doute la plus sombre. Si la brutalité a déjà été mise à nue, c’est le cynisme total qui prévaut sur "Third Country". Il est question de champagne et de petits canapés tandis qu’on s’abandonne soudain à l’idée qu’il n’y a aucune souffrance dans l’hôtel. Une thalasso face à la lune. Sur cette piste qui ressemble à la bande-son d’une salle de bal hantée, on a l’impression de regarder la déliquescence d’une classe bourgeoise déconnectée, prête à n’importe quoi pour continuer d’exercer ses privilèges. A third country arises in a dream (7) . C’est dans cette atmosphère de concupiscence que dansent les pensionnaires. Et puis soudain, tout le raffinement orchestré par Dave Fridmann semble enfin s’éroder. On entend la distorsion sombre, quasi-sabbathienne, d’une guitare qui surgit dans la tempête. Ainsi débute "Checking Out", le final de l’album. C’est en effet l’un des points forts de Protomartyr que de maîtriser ses finaux et cette tentative d’évasion ne déçoit pas.
Meet me in the lobby, climb off the catafalque (8)
Comme s’il s’agissait d’un sépulcre dont il fallait parvenir à s’échapper. Le narrateur nous emmène dans son dernier espoir fulgurant. Il faut quitter les lieux. Or, comme nous en avions été avertis dès le début, cela n’est pas garanti. Comment s’enfuir d’un cauchemar ? Réponse de sept minutes avec cette escapade en plusieurs parties où les cuivres sonnent plus que jamais comme une marche funèbre. Des roulements de tambour nous entrainent vers la porte alors que l’étau semble se resserrer. Le rythme ralentit progressivement vers une sorte de conclusion en clair-obscur.
The misery dogs are barking, but don’t you be afraid (9)
Joe Casey adresse le dernier couplet à sa toute jeune fille, héritière d’un monde dans lequel le genre humain paraît corrompu, où l’on a bâti des pays entiers sur des mensonges, où l’on est prêt à sacrifier des peuples pour la prospérité maladive de quelques-uns. Il sait qu’il a beau franchir la porte de l’hôtel, celui-ci ne le quittera jamais vraiment.
En écoutant Hotel Usona il apparaitra peut-être que le mal ait déjà gagné, comme dans un film de David Lynch, mais ce qui fait sans doute le charme de l’œuvre n’est pas sa jolie production art-rock. Plonger dans cet univers infernal, qui est en fait le nôtre, c’est accepter d’admettre ce que signifie le rôle d’observateur dans un pays qui part à la dérive. Ce que moque ici Protomartyr ce n’est plus seulement l’état de notre monde, mais l’attentisme de tous ceux qui ont le privilège de regarder, tout en continuant de ne rien faire.
A écouter : "The Knife Dream", "Third Country", "Checking Out"
(1) Bienvenue encore une fois dans le rêve d'un esprit nauséabond / Les chambres sont à moitié vides / Vous pourrez survivre dans les couloirs
(2) Bienvenue à nouveau / Pour un jour ou une éternité
(3) Le prétexte est l'ordre / Le résultat est l'agonie pour les enfants
(4) Nous avons eu un retour négatif
(5) Il approuve ce que nous faisons
(6) Le dîner est servi dans la "crypto salle des fêtes"
(7) Un "tiers-pays" émerge dans un rêve
(8) Rejoins moi à l'accueil / descends du cercueil (le catafalque est un socle surélevé sur lequel repose le cercueil dans une église)
(9) Les chiens de misère aboient / mais surtout n'aies pas peur















