
Seesayle
Streams
Produit par Michel Jankowski et Seesayle


Parfois, les temps entrent en collision...
Temps n°1 - 1977 – Flash-back
En Belgique francophone il n’y a qu’un rédacteur rock. Il consacre trois petites pages par semaines à la musique du Diable dans un magazine national. Pierre Vermandel est notre unique medium, notre seul vecteur de savoir. Piero Kenroll est notre Dieu vivant (1).
Et, un mercredi de 1977, Dieu écrit (je cite de mémoire) : "Mes amis, quoi que vous fassiez lorsque vous lirez ces lignes, laissez tout tomber et filez au bistrot le plus proche pour boire une bière à la santé du rock belge. Il est né ! Il existe !"
C’est avec ces mots que Pierre Vermandel annonce urbi et orbi la sortie du premier "grand" album de rock belge, le très fameux Jester de Machiavel (2).
Temps n°2 - 2025 - Gare Calatrava. Quai n°5. Destination Bruxelles et Ostende. Départ prévu 09h05
Dès qu’un rayon de soleil pointe le bout de son nez sur le bassin sidérurgique, les banlieusards se précipitent vers la mer du Nord. C’est un réflexe atavique.
Le quai n°5 est noir de monde. Ca me change de la gare de mon village où il y a déjà une sacrée foule quand nous sommes plus que deux à attendre le train.
Le brouhaha est assourdissant. Oui, on fera des châteaux de sable. Non, les crabes ne mangent pas les petits enfants (en fait, on ne sait pas bien). Non, on ne mettra pas une méduse dans la culotte de sa petite sœur. Oui, il y aura des vagues. Et des frites. Et, probablement, de la glace Schtroumpf…
Une voix courroucée tonne soudain, couvrant les conversations amusées : Mais où est-ce qu’ils vont, tous ces gugusses ?
Portant une housse de guitare sur le dos, une petite femme à la tenue et au regard sombres, avance d’un pas martial, chaussée qu’elle est de boots typées GI Joe.
C’est Cécile Gonay. Nom de code : Seesayle. La sorcière orchestre aux cent balais.
Reconnaissables à leur accent inimitable, les Ardennaises n’aiment pas "le monde". Et, comme elles ont la réputation d’être des "macrâles" (3), la foule des banlieusards en goguette se tait et s’écarte instinctivement.
1977 / 2025 – Et les temps entrent en collision (Épisode 1)
Ironie de sorcière (justement), c’est un 1er avril (4) que sort Streams, le quatrième album studio de Seesayle (5).
Et, après l’avoir écouté à quelques dizaines de reprises, je ne peux que pasticher les mots de Pierre Vermandel, en les adaptant aux circonstances et aux impératifs de la modernité : Laissez tout tomber et filez siroter votre mocktail végan 0 % favori (avec une paille en bambou) à la santé du folk-rock belge.
Le premier "album de femme" de chez nous est né. Il existe.
Et il aura "fallu le temps", comme on dit ici.
Bien sûr, il y a déjà eu Lio, Maurane, Axelle Red, Jo Lemaire, Sœur Sourire, Dany Klein pour publier des "albums de femmes" en Belgique (6). Mais, la plupart du temps, il ne s’agissait pas de rock et, la plupart du temps également, l’essentiel du boulot était assuré par des mâles à qui les demoiselles prêtaient simplement leurs (très) jolies voix.
Streams est du Seesayle pur jus. Et, en termes de qualité, c’est une première en son genre pour notre petit pays. Pour situer, il faudrait imaginer un origami où, après manipulation et pliages savants, l’on obtiendrait une forme improbable qui combinerait une Kim Deal moins brute de décoffrage, une Kate Bush égale à elle-même, une Anja Garbarek en digne fille de son père, une Beth Gibbons qui écrirait des chansons, une Björk moins hermétique, une P.J. Harvey moins égocentrée, une Sinéad O’Connor vivante (et unipolaire) et un duo Rhian Teasdale / Hester Chambers pour la pointe d’ironie dans le propos.
Rien que ça. Mais tout ça. Avec du Dominique A., du Echo And The Bunnymen, du The Cure contemporain, du Lisa Germano ou du Nina Simone.
Ca valait bien la peine d’attendre.
Révolution culturelle
Depuis une éternité, je me demande pourquoi les artistes rock non anglophones s’obstinent à baragouiner un anglais de mauvaise cuisine qu’ils ne maîtrisent pas (ou très mal), que leur public "naturel" ne comprend pas et dont les anglo-saxons se fichent éperdument.
Seesayle a – enfin – fait le choix de sa langue française (à l’exception de deux titres). Et le résultat est absolument remarquable. Inouï, même. Il y a de la malice, de la joliesse, de l’ambiguïté, des contresens, des bêtises, de la modernité et des versifications cryptées. Mais ce ne sont que des richesses qui s’additionnent.
Et, s’il ne devait rester qu’une seule vérité, ce serait celle que j’ai "tordue" dans le chapeau de la chronique :
Dans le ciel bleu, les blancs moutons / Ignorent toujours où ils iront…
Voilà une réflexion qui fait – enfin – penser plus loin que le crétinissime "I wanna love you / You wanna love me / Yeah, baby / Come on, yeah, rock and drive my car !"
Tellement plus loin que, si l’on considère que nous sommes tous des petits nuages soumis au caprice du temps, on se rend compte à l’écoute de Streams que ce n’est gagné pour aucun d’entre nous.
Mais il nous reste toujours l’espoir d’un vent meilleur.
Musiques
Multi-instrumentiste (guitare, basse, violon, claviers, synthés, batterie, loops, trompette, …) et professeure de musique dans une école pour petits rockers, Seesayle s’est inventé, avec la complicité de Michel Jankowski (7), un univers musical inclassable où elle règne en Reine sur un petit peuple composé essentiellement d’elle-même.
D’elle-même et de ceux et celles qui acceptent de partager des sonorités rêveuses, son humour à deux balles, sa modestie innommable et sa patience d’ange ou de démon.
Dans le terreau ardennais de sa musique (qui relève de l’artisanat clandestin), il y a aujourd’hui des racines rock (aux très lointains accents punks ou grunge), des souches folk, des complications jazzy, un fifrelin d’électro décalé, un goût de terroir, des assemblages sonores complexes, des boucles marrantes, des curiosités fascinantes, des musicalités étranges, des anciennetés savantes, des interrogations et des modernités...
Mais fort peu d’aspérités auxquelles il serait possible de s’accrocher ne fut-ce que le temps de retrouver un semblant d’équilibre. Comme s’il n’y avait pas besoin de vérité pour comprendre. Ou, plus justement, comme si toutes les vérités donnaient libre accès à cet univers entre chien et loup, entre ombres et lumières, où l’on entend guère que ce que l’on veut bien voir. Et c’est un ravissement.
Streams a été imaginé à quatre mains au gré de balades au cœur d’un monde pandémique puis composé par Seesayle. C’est une œuvre artistique qui demande à être approchée, courtisée, mise de côté, oubliée et retrouvée. A l’heure de la grande consommation instantanée, ça fait un peu désordre. Pour ne pas dire un gros bordel. En résumé, il n’est pas simple d’y "entrer" mais il est impossible d’en "sortir".
Ca fait surtout beaucoup de bien. Et beaucoup de beau.
Streams n’est pas un album conceptuel même si l’opus est sous-tendu par un fil conducteur. Il interroge l’être (le verbe). Et il est organisé comme un cabinet de curiosités tel qu’il s’en trouvait autrefois dans les fêtes foraines de village.
Depuis son estrade, un bonimenteur costumé "capturait" la foule.
Et les chalands trop curieux se retrouvaient piégés dans un espace obscur et confiné, embarqués pour une aventure faite de bric et de broc où l’on aimait à s’effrayer. Parfois un peu pour de vrai. Il y avait des trucs mystérieux et rares, faits de bric et de toc : des pois sauteurs du Yucatan, le crâne de Voltaire enfant, une chaussure droite de Sarah Bernhardt, les cendres chaudes d’un cigare de Churchill, une pierre de Lune, une photo de Jésus, un foie d’alcoolique, le coutelas de Rahan, une mélodie d‘Indochine, une phalange de la Papesse Jeanne, une tête de femme encore vivante posée sur un coussin, ...
La première plage – "Le décor" – commence d’ailleurs par une harangue. Une grosse vilaine voix rugit : "Ne résistez plus !", ce qui signifie, en langage vernaculaire de bonimenteur : "Aboulez la thune et magnez-vous d’entrer !".
Musicalement, l’intro de Streams pose le contexte : ça débute comme un cauchemar de Danny Elfman sous benzodiazépine et ça se développe sur des hurlements d’effroi qui rappellent qu’il n’est pas toujours bon de s’aventurer seul.e dans le cabaret d’une macrâle.
Les sujets traités sont profondément "terrestres" : le temps qui passe, la vieillesse, l’amour, l’être et le paraître, l’ennui en guise de thérapie, l’errance (de proximité).
Les deux textes les plus "immédiats" ont été écrits par la plume tierce d’une Anne-Marie. Sous ses fausses allures de comptine bâtie sur une progression d’accords familière pour les fidèles de Seesayle, "La marche" (le titre le plus évident) est une observation pertinente et désespérée du couple.
Propulsés par le vent qui souffle sur la Terre, les amants "marchent en avant". Mais, soit "elle" est devant et "il" est à la traîne, soit c’est le contraire. Comme s’il était impossible de coordonner les deux pas. Malgré l’amour. Ou à cause de...
En parlant encore d’amour, le folktronic "I Believe In Love" (en Anglais mais tout le texte est dans le titre), synthétise le même sentiment sous un prisme à la Kraftwerk (période Man Machine) avec une voix triturée au Vocoder.
Pour sa part, l’excellent "Météo" prend de la hauteur tout en affichant une certaine résignation face à la fragilité des êtres qui ne sont que le jouet dérisoire des vents ou de leur destin.
"Je m’ennuie" et "L’ennui" sont des odes au désœuvrement (volontaire) évoqué comme un mode de vie. Le premier en sept lignes et une minute, le second en quatre lignes et quelques notes sombres et sibyllines.
Les sonorités orientales (dans la voix et dans les rythmes) du single "Tout près" sont trompeuses puisque le parfum d’aventure lointaine ne conduit pas plus loin que le bord du divan. Et "Ilan Darey", le seul titre en Seesaylandais (un langage cousin de l’Elfique cher à J.R.R. Tolkien) est d’une confondante douceur mélodique.
"Faux-semblants", "La frime" et "Ma liberté" dissertent avec ironie sur l’image publique de l’artiste (ou, plus simplement, de l’humain) qui aime à se mettre en scène. Certains propos et montages sonores ne sont pas sans rappeler "Poulailler’s Song" d’Alain Souchon.
La sorcière-orchestre a déjà donné la réplique au chanteur français à l’occasion d’une émission de télévision où elle a rappelé à l’idole, avec une fausse patience teintée d’ironie, les paroles de sa "Foule sentimentale".
Mais, là où le génial Souchon dénonçait le "on" (8) de manière un peu générique, Streams entend souligner une responsabilité sociétale collective. Et si chacun d’entre nous était, pour partie du moins, l’auteur de ses propres peines ou disgrâces...
Le fascinant final choral de "Divague" invite à la fête qui aide à oublier tout en révélant les fêlures de chacun.e.
Enfin, "La dame" clôt l’album sur des propos ambigus d’une femme qui observe que l’âge est célébré pour l’assurance qu’il confère tout en étant craint pour le temps de vie qu’il dévore (ou dévaste). Et si le temps libérait la jeunesse pour mieux l’emprisonner dans la vieillesse ? De l’autre côté du miroir de l’existence.
La bobonne, dadame / Anonyme ou fanée / Dondon, dadame / Si libre...
Si libre… Vraiment ?
1977 / 2025 – Et les temps entrent en collision (Épisode 2)
Si un album rock pouvait encore changer la petite histoire artistique d’un pays en 1977, le même phénomène semble illusoire en 2025. Comment les treize titres de Streams pourraient-ils bien s’immiscer dans la vie du petit rocker qui confie le choix de ses préférences à une Idiotie Artificielle pratiquant "gratuitement" l’art numérique du Plus Petit Commun Dénominateur (9) ?
C’est un mystère rock de plus. Et le problème serait probablement le même si les artistes des seventies publiaient aujourd’hui leurs meilleurs opus. Cela fait déjà quelques années que Neil Young et Paul Stanley sont – et c’est un phénomène assez rare pour être noté – sur la même longueur d’ondes quand ils affirment qu’il n’y a plus aucun intérêt à encore "fabriquer" de la musique nouvelle.
Mais – et n’en déplaise (par exemple) au demeuré concepteur du Cyber Truck –, faut-il forcément trouver un "intérêt" (dans le sens "profitable", "capitalistique" ou "monétaire" du terme) avant d’entreprendre ?
Non. Parce que, dans les villages un peu reculés, il se trouvera toujours des petites foules sans malice qui préféreront écouter des chansons de macrâles ou des mensonges de forains plutôt que, par exemple, des balivernes de managers RH au sujet de leurs foutus accords toltèques.
Libre à chacun.e d’aller vaquer dans le monde de la magie musicale. Magie ni vraiment blanche, ni vraiment noire. Entre la lumière éclatante de Fée Viviane et les sombres manipulations de Madame Mim.
Quelque part par là… Sur une plage où les crabes ne dévorent pas les enfants...
Retour brutal au quotidien
Nurse Cindy : Mais qu’est-ce que vous fichez encore là à écrire toutes vos idioties, Oncle Dan ?
Oncle Dan : Je termine…
Nurse Cindy : Le règlement du home est formel, mon ami ! Couvre-feu à 20 heures pour tous les vieux rockers !
Oncle Dan : Putain, c’est l’heure où je me levais avant...
Nurse Cindy : Pas de gros mots ! Et on n’est plus avant ! Virez-moi ces lunettes de soleil ! On achève sa tisane et on chausse ses pantoufles ! Voilà, je pousse votre fauteuil roulant jusqu’à votre chambre ! Vous croyez vraiment que je n’ai que ça à faire ?
Oncle Dan (entre ses dents) : Enfoirée de saloperie de nurse de mes deux…
Nurse Cindy : Pardon ?
Oncle Dan (haut et fort) : Je disais "Nurse, oui, Nurse !"
Nurse Cindy : Je préfère ça. Et dodo tout de suite ! Interdiction de feuilleter vos Best ou vos Mayfair. Confisquées, vos salaceries…
Oncle Dan : Tempus edax rerum, tacitisque senescimus annis…
Nurse Cindy : Il radote quoi là, le vieux rocker ?
Oncle Dan : C’est de l’anglais…
Nurse Cindy : Et il veut dire quoi, son anglais ?
Oncle Dan : Que Dieu bénisse les nurses aimantes et attentionnées !
Nurse Cindy : Trop aimable...
Oncle Dan (dans un souffle) : Fuck off ! Et ça, c’est du latin...
(1) Contrairement à, par exemple, notre ami Philman, Piero Kenroll est toujours resté d’une modestie confondante. Estimant qu’il était impossible d’être honnêtement rock lorsque l’on avait dépassé la trentaine, il a spontanément cédé la direction de sa rubrique à des gamins pour se consacrer à des chroniques VHS sous le nouveau pseudonyme de David Heyo. Un précurseur. Et un génie.
(2) Jester décrochera un disque d’or, honneur inouï pour un groupe de rock progressif (signé tout de même chez Harvest). Avant on avait eu quelques brouillons comme Les Cousins, The Pebbles, un one hit wonder comme Wallace Collection ou une antithèse comme Pierre Rapsat. Et c’est tout.
(3) "Macrâle" est un terme argotique pour sorcière. Il y a en a beaucoup dans la région. On s’en accommode. Mais, comme elles commercent volontiers avec le Diable, tous les carrefours de l’Ardenne profonde sont garnis de crucifix pour protéger les bonnes gens des sorts qui voltigent en rangs serrés.
(4) Dans le passé pré-chrétien, le Grand Sabbat se tenait le 1er avril. C’est pour conjurer le sort que la coutume a fait de ce jour un symbole de moquerie. Alors, le Diable et les sorcières ont déménagé leurs réjouissances au 1er novembre, la veille de la Fête des Morts. Qu’est-ce qu’on rit !
(5) Tous les albums studio de Seesayle ont un titre qui commence par "ST" (le dernier devrait logiquement s’appeler Stop). On ne sait pas pourquoi. C’est juste comme ça. Il y a déjà eu Stowaway (2011), Stranded (2014) et Stamina (2017). Pour ceux et celles qui lisent la musique, Seesayle a également publié Staves (2021), un joli recueil de partitions piano / voix.
(6) Je n’ose pas citer ici Annie Cordy (une génie, pourtant) ni Sandra Kim (qui a tant aimé la vie et les friteries) ni Lara Fabian ou Angèle (qui me collent des boutons).
(7) Dont il faut louer les interventions musicales (Fender Rhodes et basse synthétique) et l’extraordinaire travail de production de l’album... De prime apparence discret, son savoir-faire professionnel résiste à toutes les approches critiques quand on prend la peine d’écouter (et d’entendre) toutes les nuances de Streams.
(8) "On" nous Claudia Schiffer / "On" nous Paul-Loup Sulitzer / Oh le mal qu’"on" peut nous faire...
(9) Vous voyez le style ? La fameuse suite "Eye Of The Tiger" / "The Final Countdown" / publicité / "Immigrant Song" / "Africa" / publicité / "In The Air Tonight" / "I Wanna Know What Love Is" / publicité / "I Don’t Want To Miss A Thing" / "In the Army Now"/ publicité … Misère horrifique.