
David Bowie
1.Outside
Produit par David Bowie, Brian Eno, David Richards
1- Leon Takes Us Outside / 2- Outside / 3- The Hearts Filthy Lesson / 4- A Small Plot of Land / 5- segue - Baby Grace / 6- Hallo Spaceboy / 7- The Motel / 8- I Have Not Been To Oxford Town / 9- No Control / 10- segue - Algeria Touchshriek / 11- The Voyeur of Utter Destruction (As Beauty) / 12- segue - Ramona A. Stone/I Am With Name / 13- Wishfull Beginnings / 14- We Prick You / 15- segue - Nathan Adler / 16- I'm Deranged / 17- Thru' These Architects Eyes / 18- segue - Nathan Adler / 19- Strangers When We Meet


Outside ou 1. Outside, The Nathan Adler Diaries: A Hyper-cycle est un album repoussant mais admirable. Et parce qu'il est dérangeant, il fascine.
Absent depuis la trilogie berlinoise (1977 - 1979), Brian Eno fait son grand retour en tant que producteur pour travailler sur ce nouveau concept qui deviendra l'album le plus long de Bowie (environ une heure et quart, soit une éternité quand il faut plusieurs écoutes pour le digérer).
Le récit, volontairement non linéaire, suit l'enquête du détective Nathan Adler chargé de résoudre le "meurtre artistique" d'une adolescente, Baby Grace Blue dont le corps démembré a été retrouvé dans un musée. Influencé par l'art brut et la série Twin Peaks - Bowie joue d'ailleurs le rôle de l'agent Phillip Jeffries dans le film de 1992 - l'album brouille les frontières entre art et violence. Il naît de sessions d'improvisation expérimentale et de la visite d'un hôpital psychiatrique connu pour l'art Outsider de ses patients, soit les créations artistiques de personnes autodidactes, souvent marginalisées et hors des conventions académiques. Ici, le concept de "meurtre artistique" peut être perçu comme une version cauchemardesque de l'art brut (terme qui nous vient de Jean Dubuffet) par son aspect transgressif et extrême. Même l'esthétique sonore de l'album est sans filtre, la musique est brute, abrasive et sans aucune sophistication pop.
David Bowie, en 1995, est déjà une icône. Et tandis que la Britpop lui rend hommage, il s'en éloigne radicalement avec Outside, à l'ambiance pesante et anxiogène à déconseiller aux claustrophobes (dont je fais partie). Cette forme de rejet livre une performance conceptuelle qui semblerait sortir tout droit d'un esprit perturbé. Les sonorités sont froides, dissonantes et électriques. Mystérieux et cinématographique, "Leon Take Us Outside" introduit l'album, sur un spoken word confus, pour nous conduire jusqu'au point culminant de la chanson-titre "Outside". Ce second morceau, sous tension, combine synthés et guitares dérangées. Parmi les phrases répétées, on retrouve "The music is outside/it's happening outside". L'idée du "dehors" est établie : être hors du système, des conventions. "La musique est dehors" devient une phrase mystique, entêtante. Suit "The Hearts Filthy Lesson" qui est plus accessible. La rythmique industrielle, influencée par Nine Inch Nails, est hypnotique. Premier single sorti deux semaines avant l'album, il échoue commercialement. Il sert néanmoins de bande-son au générique de fin du film Se7en de Fincher (encore un David).
Parmi les autres morceaux phares : "Hallo Spaceboy" se veut énergique voire même dansant tout en jouant la carte de l'agressivité avec sa batterie qui martèle le tempo et ses synthés "grinçants". "I'm Deranged" délire paranoïaque dont le titre est suffisamment explicite pour saisir son atmosphère inquiétante, idéale pour Lynch qui l'utilise dans Lost Highway. Après soixante-quinze minutes d'âcreté sonore et d'étouffement mental, "Strangers When We Meet", permet à l'auditeur de reprendre sa respiration. Le titre est une reprise, il figurait déjà sur The Buddha of Suburbia (1993). Cette mélodie lumineuse conclut Outside sur un paradoxe artistique qui pourrait être interprété comme une "récompense sonore" pour ceux qui sont parvenus à endurer l'opus dans sa totalité. Elle renforce la brutalité des autres titres en montrant ce que Bowie peut faire tout en l'opposant à ce qu'il choisit de créer. Soit un album abrasif et brumeux, composé de dix-neuf morceaux, dont cinq "segues", interludes parlés des différents personnages qui possèdent leur propre voix et qui renforcent ainsi l'aspect chaotique et éclaté de l'enquête.
L'aspect décousu de cette chronique tient de la confusion que produit Outside. Des suites avaient été prévues, Bowie voulant créer un cycle entier. Face à sa réception mitigée, le projet a été abandonné (heureusement ou malheureusement). L'album est à la fois ambitieux et inachevé, l'histoire reste en suspens quelque part entre le passé et le futur. Outside est long, noir et orphelin mais peut-être qu'il n'a pas été fait pour être aimé mais être subi. C'est ainsi que je l'appréhende, de loin, telle une œuvre qui me dépasse.


















