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Opeth
In Cauda Venenum
Produit par
1- Garden Of Earthly Delights / 2- Dignity / 3- Heart in Hand / 4- Next of Kin / 5- Lovelorn Crime / 6- Charlatan (English Version) / 7- Universal Truth / 8- The Garroter / 9- Continuum / 10- All Things Will Pass


De parangon du death-metal suédois à inclinaisons progressives, Opeth est passé en moins de dix ans à coqueluche du monde progressif tout court avec ses albums mélodiques et techniques typés 70’s. Gloire permise aussi par une esthétique affirmée ; il y a bel et bien un "son" Opeth qui est né depuis Heritage (comme il y a avait une identité claire dans la première période du groupe), et celui-ci n’est pas du tout renié dans ce nouvel opus tant attendu. En effet, In Cauda Venenum est dans la claire lignée des albums précédents, dont le dernier en date était le chef-d’œuvre Sorceress aux qualités exceptionnelles.
D’ailleurs, pas d’inquiétudes à avoir, la tribu est au sommet de son art : production au poil, arrangements très aboutis, claviers raffinés, rythmes alambiqués, et un Akerfeldt aussi brillant au chant qu’à la guitare. Les émotions passent sans difficulté que ce soit par sa voix maîtrisée ou par des riffs et soli virtuoses.
Question chant pourtant, une appréhension pouvait apparaître puisque l’album est proposé dans sa version originelle en suédois : dans une interview pour Big Bang, Akerfeldt affirmait que les titres avaient été composés pour coller à cette langue, la traduction en anglais venant ensuite pour une meilleure diffusion internationale (dans la plus pure tradition progressive des années 1970 : en Italie et en France il n’était pas rare que deux versions existassent). Au-delà du travail sur la poésie des paroles, il est clair que le groupe s’est penché sur les sonorités pour ne pas heurter les oreilles d’un public non-averti, si bien que la version anglaise se retrouve superflue. Il est ainsi incomparable avec les premiers albums de Kaïpa par exemple, beaucoup plus abruptes à l’abord de cette langue germanique. Qui n’a pas chanté "Allting Tar Slut", emporté par la mélodie du titre ? Pour autant, nous utiliserons les titres en anglais pour des facilités de transcriptions.
Question musique, l’album est plus que prometteur, puisqu’après son introduction, il enchaîne "Dignity" et "Heart in Hand", deux morceaux promus au rang de single pour lancer l’album, qui avaient plus que marqué les auditeurs. Nous sommes ici dans le haut du panier de l’œuvre du groupe, avec des compositions complexes, mélodiques, variées, mais finement écrites pour posséder une unité ne perdant jamais le public. Cette première moitié possède également un grand moment avec le romantique "Lovelorn Crime", tout en volupté : un des plus beaux passages de l’album.
Jusqu’alors pensez-vous, que de qualités, ce qui devrait nous amener à chanter les louanges sans faille d’In Cauda Venenum, de concert avec la plupart de la critique. Hélas, l’album n’est pas parfait et tombe dans des écueils dommageables. Précisons-le tout de suite, cet opus est très bon, mais toute critique renvoie à la relativité de son analyse : celle-ci touche au reste de l’œuvre du groupe mais également aux attentes suscitées par son talent. Il est sûr que si la critique reposait sur une comparaison avec l’ensemble de la production musicale du moment, nous pourrions crier au chef-d’œuvre … Mais la qualité du groupe appelle l’exigence. Ces précautions prises, les limites sont les suivantes.
Le principal problème est une longueur importante (67 minutes) desservie par un certains monolithisme dans la composition. Typiquement "Next on Skin" n’est en aucun cas un mauvais morceau, mais il reprend tellement les idées des deux premiers qu’il passe comme une simple redondance au milieu de la première partie. De même, "Universal Truth" rappelle les recettes présentes et souffre de longueurs dispensables. La deuxième partie en général est assez ennuyeuse, et trop dense dans le mauvais sens du terme. Heureusement, le réveil revient avec le dernier titre, le fameux "Allting Tar Slut" (pour revenir au suédois), très sinueux, ornementé d’une conclusion puissante et pleine d’émotions, pinacle de l’album.
De plus, annoncé avec insistance dès 2018, le côté expérimental est bien présent mais sans toujours trouver une vraie direction artistique. "Charlatan", démonstration technique impressionnante notamment au niveau du rythme (même s’il rappelle des titres passés du groupe), ne convainc pas puisqu'il manque d’aspérités accrocheuses. Ce côté expérimental peut être souligné à travers les nombreux emprunts au jazz ou avec les petites fioritures comme ces voix d’enfants parsemant l’album (dans l’introduction, "Charlatan"), qui évoquent – mais le lien est purement fortuit – "La Chamadère" d’Arachnoïd, chef-d’œuvre du rock progressif français de 1978.
Bref, In Cauda Venenum est un très bon album qui entérine la direction prise par le groupe depuis les années 2010. Souffrant de longueurs et peinant à surprendre totalement, il n’égale pas son prédécesseur plus varié et accrocheur, mais témoigne d’un groupe talentueux à tous les niveaux. Passer à côté serait une erreur, en faire un incontournable est plus discutable.