De
Blur à Dr Dee, en passant par
Gorillaz, le chemin tortueux, long de 25 ans, parcouru par
Damon Albarn a toujours su le guider jusqu’à la reconnaissance du public et des critiques pour l’intelligence de ses productions, leur originalité et leur qualité. Une vingtaine d’albums (soit presque un par an), et autant d’occasions pour son public d’espérer que le prochain disque sorti de la tête de cet hyperactif de la musique soit un produit de sa propre entreprise, qu’il se mette enfin à son compte. C’est donc avec une confiance certaine, parce qu’on croit connaître l’individu, qu’on accueille
Everyday Robots, cette dernière sortie qui était tant attendue.
Damon Albarn parvient tout de même à encore nous surprendre avec ce nouvel album. La pochette elle-même préfigure une certaine sobriété qui n’est pas du style des précédentes sorties, souvent plus graphiques, plus colorées. L’ancien leader de Blur est assis, là, sur son tabouret, regard vers le bas, contre un fond gris ciel anglais, comme pour se confesser. Intimiste ?
Everyday Robots s’annonce être comme un livre ouvert sur l’artiste à son public. Et ça se ressent musicalement par une atmosphère toute particulière, à la fois sombre et nonchalante, à laquelle on ne s’attendait pas forcément au vu de ses projets passés. En revanche, on n’est moins surpris quand on pense au titre "Everyday Robots" offert à la toile fin janvier dernier, qui déjà ne brillait pas par sa jovialité. Depuis ce moment et l’annonce d’une date de sortie, on se remémore ce qui nous a attiré chez l’individu au look d’éternel ado, son histoire personnelle, musicale, jonchée de succès souvent marqués par des rythmes soutenus. Pop, rock, hip-hop, autant de facilités lo-fi commerciales qu’on ne trouvera donc pas ici. Au contraire, la production est riche, bien que sobre. Elle est envoutante, ambitieuse et travaillée, à l’image d’un "Lonely press play" et son piano jazzy, ou d’un "You & me" à tiroirs qu’on aime voir s’ouvrir progressivement les uns après les autres durant ces 7 minutes.
Musicalement, toute cette démarche se traduit donc par des morceaux lents, posés. Un rythme peu élevé que
Damon Albarn accentue avec beaucoup de groove, sorte de fil conducteur qui traverse tout le disque, et lui donne ce relief qui lui va si bien. Sur "You & me", une fois encore, la basse voluptueuse vient nous transporter et nous bercer. Idem pour "Hostiles" et "The selfish giant". Trois morceaux intimistes qui nous dépeignent un
Damon Albarn sentimental, adulte, loin du type fun qu’on pouvait s’imaginer à son propos. Il y a bien pourtant "Mr Tembo", chanson sur un éléphanteau de Tanzanie, présent pour nous faire mentir. On y trouve toujours ce groove, mais aussi un accompagnement par un ensemble de Gospel, du ukulélé, et surtout un rythme plus enjoué. Nul doute que nous tenons là le tube de l’été. Passé ce titre, il faut donc prévoir d'écouter l'album dans une ambiance feutrée pour un ensemble de titres qui l’est tout autant, façon piano-bar, au plus proche de son auditoire.
Davantage qu’un come-back sous les lumières et le prestige de la musique pop,
Damon Albarn semble avoir hissé sa carrière d’un niveau encore. Pas celui où le génie touche-à-tout s’essaye à inventer des choses plutôt que de s’interpréter. Car c’est de ça qu’il s’agit :
Damon Albarn s’interprète lui-même, il se livre. Il interprète sa musique, piquée çà et là de ses efforts discographiques passés (ses influences africaines sont présentes), ses paroles, parfois accompagné (Natasha Khan sur "The selfish giant", Brian Eno sur "Heavy Seas of Love"), mais souvent seul, en toute simplicité. Une manière qu’à l’ancien leader charismatique des
Blur de se mettre à nu dans un album des plus personnels pour nous toucher, avec la plus grande efficacité.
Everyday Robots nous donne raison d’avoir attendu.