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Eagles
One of These Nights
Produit par
1- One Of These Nights (LP Version) / 2- Too Many Hands (LP Version) / 3- Hollywood Waltz (LP Version) / 4- Journey Of The Sorcerer (LP Version) / 5- Lyin' Eyes (LP Version) / 6- Take It To The Limit (LP Version) / 7- Visions (LP Version) / 8- After The Thrill Is Gone (Remastered LP Version) / 9- I Wish You Peace (LP Version)
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Où il est question de divergences musicales...
Comme beaucoup de groupes appelés à devenir mythiques (1), les Eagles ont une composante bicéphale. Or, l’on sait que, même si elles sont très créatives, les entités à plusieurs têtes sont la plupart du temps chimériques et, par nature, souvent éphémères (2).
Et "divergences musicales" est cette expression diplomatique qui permet d’expliquer les ruptures les plus célèbres quand les musiciens préfèrent ne pas évoquer l’alcool, la drogue, les coups échangés, les petites amies volages, les querelles d’argent ou les droits d’auteur.
Les Eagles ne sont, à l’origine, pas un "vrai" groupe. A l’origine, Glenn Frey, Don Henley, Randy Meisner et Bernie Leadon ont été recrutés en 1970 par Linda Rondstadt pour devenir le backing band qui devait l’accompagner en tournée (3).
Une excellente pioche car les quatre gaillards, bientôt rejoints par Don Felder (un ami personnel de Bernie Leadon), sont tous multi-instrumentistes et chanteurs surdoués. Leur complicité est immédiate et ils décident rapidement de voler de leurs propres ailes.
Élevé dans la culture du bluegrass (4). Bernard Bernie Matthews Leadon III (ex-Flying Burrito Brothers) se fait le gardien du temple. Le groupe jouera de la musique country. Country soft rock à la rigueur. Dans le respect de cette pure tradition imaginaire qui a fait les grandes et belles heures du courant artistique dit Western (5). Leadon ambitionne de marier la tradition acoustique à d’ambitieuses symphonies orchestrales pour dépeindre cet obsédant Ouest mythique (celui qui s’étend du Mississippi au Pacifique).
One Of These Nights contiendra une composition magistrale de Bernie Leadon mais aussi son Magnum Opus qui, cruellement, sera son chant du cygne. Mais n’anticipons pas…
C’est que notre homme a les harmonies faciles. Même s’il compose peu de titres (6), il élabore avec maestria la coloratur country de tous les titres mythiques du groupe : "Peaceful Easy Living", "Witchy Woman", "Desperado", "Tequila Sunrise", …
Mais, au grand désarroi des Eagles, les ventes ne décollent pas. C’est que l’heure est à des musiques plus urbaines, plus musclées, plus rythmées, plus clinquantes. Alors, le groupe se divise imperceptiblement. Il y a ceux qui souhaiteraient emprunter Sunset Boulevard en Cadillac Eldorado et Bernie qui rêve de conduire sa Woodie (l’héritière motorisée du covered wagon) sur les chemins poussiéreux de jadis.
Ca se terminera par un jet de bière fraîche. L’Histoire s’écrit parfois au houblon. C’est moins violent qu’un coup de Colt Peacemaker single action même si, dans ce cas-ci, c’est tout aussi définitif.
Une vraie divergence musicale...
Une de ces nuits...
Tous les petits rockers savent que One Of these Nights décrochera la timbale en se classant à la première place du Billboard. L’album se vendra à plus de quatre millions d’exemplaires. Et ses trois sublimes singles vont cartonner : la plage titulaire (n°1 pour dix-sept semaines de présence), "Lyin’ Eyes" (n°2, 14 semaines) et "Take It To The Limit" (n°4 , 17 semaines).
Ces titres – qui font désormais partie de la culture musicale américaine – sont signés Henley et Frey . Ils se démarquent, par leur construction, leurs rythmes et leurs thèmes, de l’orthodoxie que Leadon entendait défendre bec et ongles.
Cette orthodoxie country ne se retrouve plus que sur deux plages extraordinaires mais peu commerciales.
Il y a, pour clore l’album, "Whish You Peace", une sublime caresse acoustique que Leadon a composée avec sa compagne d’alors, Patti Davis, fille de Ronald Reagan et de Nancy Davis (7). Il y a un peu d’ironie dans cette histoire quand on sait que le futur président Reagan était alors plus connu pour ses rôles de cow-boy de série B que pour ses compétences en termes de stratégie politique.
Pour les amateurs du genre, "Wish You Peace" est une merveille. C’est de la fine ouvrage country exaltée par des nappes orchestrales superbement brodées. Contrairement à ses acolytes qui s’échinaient à évoquer des amours ou des désamours adulescents, Leadon propose un texte dédié à la paix la plus universelle, celle de l’âme.
Je te souhaite la paix quand les temps sont difficiles
Une lumière pour te guider dans l'obscurité
Et quand la tempête se déchaîne et que tes rêves s’estompent
Je te souhaite la force de laisser grandir l'amour
Définitif.
Mais c’est "Journey Of The Sorcerer" qui restera le point d’orgue artistique de ce quatrième effort des Angelenos. L’instrumental n’a strictement rien à voir avec l’univers rock. C’est simplement le thème orchestral définitif de tous les westerns en Cinémascope anamorphosé et en Technicolor. Monument du courant "bluegrass psychédélique narratif" (dont il est aussi l’unique témoignage), le titre a été enregistré par The Royal Martian Orchestra (sic), en l’absence des autres Eagles.
On y entend le vent de la plaine et le hennissement d’un bronco, on y goûte la poussière et l’aventure, on y vit un bivouac face au soleil couchant, on y rêve sous son Stetson Western Buffalo…
Chef-d’œuvre.
Leadon rêvait probablement de grands écrans, de Dolby stéréo et de paysages mythiques.
L’ironie du destin (toujours elle) voudra que "Journey..." devienne la bande-son d’une adaptation radio (BBC 4, évidemment) du Guide à l’usage du voyageur galactique, le roman foutraque de Douglas Adams. Adams cherchait désespérément un thème musical qui évoquât l’espace infini mais avec une touche "décalée" ("not serious") générant une sensation d’aliénation. Comme un son de banjo ou de fiddle. En fouillant dans sa collection de vinyle, il trouvera son bonheur en exhumant l’album des Eagles…
Sans être médiocres, les autres titres souffrent d’une inspiration plus générique. "Hollywood Waltz" et "After The Thrill Is Done" (de l’Eagles pur jus) méritent néanmoins une oreille attentive malgré des thématiques pour le moins éculées.
Nous ressemblons tous à ce gaillard qui a un verre de bière dans notre main...
Durant la tournée qui succède à l’enregistrement de One Of These Nights, Don Henley confie à un journaliste qu’il abomine "Wish You Peace", considérant que le titre (coécrit par une starlette) n’a pas sa place sur un album des Eagles car il s’écarte de tous les standards rock. Il ajoute qu’il a fini par l’accepter en guise de geste d’apaisement posé pour maintenir la fragile unité du groupe.
Aigri par l’insuccès de son travail, soumis aux critiques des autres musiciens qui cherchent une voie plus mainstream, fatigué par les tournées, l’alcool, les groupies et les drogues dures, Leadon décide de quitter le navire.
A l’issue d’une ultime discussion orageuse, il se lève, vide cérémonieusement son verre de bière sur la tête de Glenn Frey et disparaît sans un mot. La classe !
Bien plus tard, il déclarera, pour répondre à Don Henley, qu’il fallait vraiment être très con pour oser affirmer qu’il n’aimait pas le rock. Dont acte.
Pour les Eagles, le départ de son unique authentique countryman (rapidement remplacé par l’iconique Joe Walsh) est une libération. Une libération qui va rapidement prendre un tour étrange. L’album suivant (avec sa thématique récurrente consacrée aux addictions) rencontrera un tel succès qu’il deviendra aussitôt le testament créatif du groupe.
C’est une autre histoire.
(1) Les petits rockers se souviendront des querelles d’égos de, par exemple, Lennon et Mc Cartney, Hodgson et Davies, Waters et Gilmour, Ray et Dave Davies, Noël et Liam Gallagher, …
(2) Jagger et Richard(s) sont l’exception remarquable qui confirme la règle. Cent fois divorcés et toujours en couple...
(3) On retrouvera par ailleurs les Eagles au grand complet dans les crédits de l’album Linda Rondstadt (1972).
(4) Ancêtre du Rock, le bluegrass (dit aussi musique traditionnelle des Appalaches) est un mélange de thèmes ancestraux importés aux USA par les migrants (écossais) et de blues plus local.
(5) Le Western, c’est évidemment le cinéma mais aussi la littérature, la peinture, la danse, la bande dessinée et une kyrielle de modes vestimentaires, …
(6) Il composera neuf titres pour les Eagles dont aucun n’aura les honneurs de sortir en single.
(7) Actrice aussi peu inspirée que son géniteur (elle a pris le nom de sa mère parce qu’elle détestait les opinions républicaines de Ronald), elle a participé à des séries télévisées comme La croisière s’amuse, Chips et L’île fantastique. Rien que des monuments…