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Demians
Mute
Produit par
1- Swing Of The Airwaves / 2- Feel Alive / 3- Porcelain / 4- Black Over Gold / 5- Overhead / 6- Tidal / 7- Rainbow Ruse / 8- Hesitation Waltz / 9- Falling From The Sun

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Grosse actualité en ce moment dans le milieu progressif avec les albums récents des cadors de chez Kscope, The Pineapple Thief et Anathema. N'oublions pourtant pas Inside Out, et n'oublions surtout pas la France, puisque c'est en ce début d'été caniculaire que Nicolas Chapel a décidé de se rappeler à notre bon souvenir avec son deuxième travail studio. Un Mute qui risque d'en surprendre plus d'un...
Inutile de revenir en détail sur les débuts en fanfare de Demians en 2008 : Building An Empire avait réussi d'emblée à s'attacher son petit pool de fans, parmi lesquels un certain Steven Wilson... dont les éloges mesurés vis à vis du disque n'ont certainement pas été étrangers à son succès. Deux ans plus tard, la situation de la formation n'a pas évolué d'un iota : Nicolas Chapel reste seul maître à bord. L'homme est partout : il compose, chante, joue de tous les instruments (batterie y compris, ce qui est assez rare), produit, mixe, et c'est même lui qui a créé l'artwork. Qu'on ne s'y trompe donc pas : Demians n'est pas un groupe, mais un projet solo talentueux qui se voit renforcé en live par quelques musiciens triés sur le volet. Chapel nous avait également mis en garde : il ne fallait pas qu'on s'attende à ce qu'il nous compose un Building An Empire 2, le gaillard n'étant pas du style à faire du sur place ou à se répéter musicalement. En cela, Mute risque de décevoir bon nombre d'adeptes de la première heure... mais devrait rallier au passage à sa cause une foule bien plus vaste.
Les réserves émises sur l'album précédent se sont ici évanouies : Chapel maîtrise beaucoup mieux sa voix, son accent anglais et ses mélodies. Les parties vocales deviennent donc le socle de ces neuf nouvelles compositions, avec des airs particulièrement inspirés, très variés et parés d'ornementations brassant tous les extrêmes : grand metal progressif et nuancé à la Oceansize avec "Swing Of The Airwaves", tonalités arabisantes avec "Overhead", grands riffs hachés avec "Tidal", chape de plomb martiale avec "Rainbow Ruse", ou encore double batterie tribale sur le chamanique "Hesitation Waltz". Finis les titres à rallonge, le propos de Demians se veut plus direct, plus incisif, mais aussi paradoxalement plus nuancé. Alors que l'album est beaucoup plus dur que son prédécesseur (metal beaucoup plus ample, voix écorchée n'hésitant plus à martyriser ses cordes vocales), il contient également des passages très délicats, avec des contrastes sonores mis en valeur par une production particulièrement soignée. Certains titres, comme "Porcelain" ou "Black Over Gold", n'hésitent pas à se risquer dans un parfait dépouillement introductif pour ensuite éclater dans une fureur magnifique, alors que le splendide "Falling From The Sun" ose un piano-voix introspectif d'où s'extraient à merveilles quelques portions plus chargées en émotion. Au delà des différences de style évidentes entre les deux albums, c'est un pas qualitatif décisif qui vient d'être franchi par Chapel avec cet opus : si Building An Empire laissait parfois poindre un certain ennui dans des parties instrumentales à rallonge pas toujours très lisibles, il n'en est rien avec cet album dont chaque morceau se goûte avec une vraie délectation, les différences de chaque titre enrichissant un ensemble d'une remarquable cohésion. A ce stade, l'intérêt soutenu que l'on pouvait porter à un tel projet va très vite se transformer en amour passionné.
Le plus amusant est que Nicolas Chapel, comme tous les grands (ou futur grands) artistes de la scène estampillée progressive, rechigne à se laisser coller des étiquettes ou à se laisser enfermer dans des tiroirs, criant à qui veut l'entendre que Demians n'a rien à voir avec le rock progressif. On est tout prêt à le croire... mais peut-être s'agit-il tout simplement d'un problème de définition. Aujourd'hui, les groupes majeurs de ce courant ne se revendiquent plus tant de Pink Floyd et comparses des 70's que de Radiohead (et accessoirement de Porcupine Tree), le combo d'Oxford étant devenu la plaque tournante inaltérable chez tous les amateurs de rock alternatif libéré de ses contraintes artistiques et n'hésitant pas à explorer des territoires de plus en plus innovants et singuliers. En avançant le groupe de Thom Yorke comme influence majeure sur la musique de son alter-ego virtuel, Chapel n'en revient-il pas simplement à la définition du rock progressif tel qu'il doit être considéré dans les années 2000 ? En tous cas, avec Mute, Demians frappe véritablement un grand coup en signant un album d'une grande richesse, redoutablement arrangé et remarquablement interprété. Un disque qui mériterait véritablement d'être découvert dans d'autres sphères de ce monde si cloisonné qu'est le rock. Progressif, Demians ? Finalement, est-ce vraiment si important ? Et en plus, c'est un français qui officie ! Alors là, il n'y a plus qu'à s'incliner...