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Dream Theater
Parasomnia
Produit par
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Il y a comme un sentiment de frustration, voire de dépossession, à admettre que, peu importe sa qualité intrinsèque, un album sera amené à devenir historique – n’abusons pas des mots : à créer l’événement. La plupart des grands groupes jouissent d’un tel privilège, notamment quand ils sont avares en nouvelles sorties : à ce titre, Dream Theater entre dans la cour des Iron Maiden et autre Judas Priest, ce qui ne rajeunit pas les anciens ados chevelus (parfois devenus chenus voire pelés) des années 1990.
En outre, Parasomnia possède un argument supplémentaire à celui d’être le seizième album studio de Dream Theater : il célèbre le retour de Mike Portnoy derrière les fûts, parousie que nul n’attendait plus, miracle de l’histoire du rock – ou, pour les païens, retour en ses terres du roi de l’Ithaque metallique.
Le batteur jouit d’une popularité incroyable, son talent incontestable et sa bonhommie légendaire participant à faire de lui une figure de la scène dont le prestige défit toute concurrence. Peu importe sa productivité excessive au sein de projets plus ou moins judicieux, parmi lesquels Sons of Apollo (RIP) se démarqua pour avoir offert au public une véritable alternative à Dream Theater quand ce dernier groupe manquait d’inspirations. Il est d’ailleurs le seul membre du combo contre lequel le public et la critique ne se sont jamais déchaînés, alors qu’ils n’ont jamais été très tendres avec les autres musiciens : Myung est trop taciturne, Petrucci trop démonstratif, Rudess fait n’importe quoi (et érige le mauvais goût en principe), LaBrie ne sait pas chanter et Mangini manque d’âme.
Tant de haine, même de la part des amateurs, tant et si bien qu’on croirait qu’une législation panamienne les obligerait à écouter Dream Theater en boucle !
Le procès contre Mangini est de toute façon fort injuste, tant il repose sur des arguments fallacieux (manquer de groove ou d’âme, cela ne veut rien dire) et qu’il néglige les qualités formelles du batteur, à mon sens supérieures à celles de Portnoy. D’ailleurs, son retour dans le groupe n’est pas aussi révolutionnaire qu’annoncé, car même si son jeu demeure exemplaire, il ne semble pas que cela bouleverse le style du combo. Il ne renversera personne de sa chaise, du moins pas davantage qu’il (ou que Mangini) ne le faisait auparavant, notamment quand à ce poste, Walterri Väyrynen d’Opeth vient de donner une leçon à l’ensemble de la profession (The Last Will and Testament, 2024).
Mais le supplément d’âme accordé à Portnoy viendrait de son engagement dans la composition et dans les arrangements. Or, Parasomnia ne se démarque pas non plus des dernières productions du combo, si ce n’est par ses quelques citations et clins d’œil appuyés à leur discographie. Les singles n’avaient d’ailleurs surpris personne : "Night Terror" était indéniablement une composition avantageuse mais sans prise de risque, qui se la joue très Heavy afin de s’adresser aux nostalgiques de Train of Thought (2003), album auquel renvoie également "Midnight Messiah" dans un registre encore plus similaire (veine "As I Am"). Enfin, l’épileptique "A Broken Man" était une autre mise en bouche aussi classique qu’inoffensive. J’avoue être demeuré dans un état paradoxal à cette époque, malgré ces singles très convenus : j’étais à la fois persuadé qu’il ne fallait rien attendre de ce nouvel opus, mais j’espérais toujours une production au niveau de Black Coulds & Silver Linings (2009), dernier album avec Portnoy en date. Dum spiro, spero.
Croyant faire preuve d’originalité, Dream Theater propose ici un énième concept album. Les variations sur le thème des troubles du sommeil, le mal du siècle, permettent d’appuyer un peu plus subtilement encore l’idée d’un retour aux sources (référence au rêve). À ce titre, notons la présence d’une brève pièce introductive aussi violente que réussie ("In the Arms of Morpheus"), qui met particulièrement en avant le batteur, avec une insistance telle qu’elle semble être là pour souligner le comeback de l’enfant prodigue. Plus loin le très court "Are We Dreaming?" joue aussi ce rôle de transition.
Ne souhaitant pas tenir le rôle du pisse-froid ou du chroniqueur atrabilaire, je dois désormais évoquer les moments plaisants de l’album, qui sont suffisamment nombreux pour susciter un enthousiasme non feint. Étonnement, l’incontournable ballade un peu mièvre de l’opus, "Bend the Clock", se hisse parmi les meilleures du genre ; elle pourrait même prétendre au titre du morceau-phare de l’album (le solo de guitare est d’une intensité remarquable). Sans grande surprise dans sa composition, "Dead Asleep" est suffisamment technique et puissant pour retenir l’attention.
Longue suite de près de vingt minutes "The Shadow Man Incident" creuse enfin le concept de Parasomnia à l’aide d’une boite à musique et d’un riff à la Beetlejuice saturé – le théâtre du rêve se veut cauchemardesque et cinématographique, même si l’orchestration doit autant à Metropolis Part II qu’à "A View from the Top of the World" (on repassera pour l’originalité). Néanmoins, nous saurons savourer les beaux riffs et les soli virtuose de Petrucci, mais surtout les interventions magistrales de Jordan Rudess, qu’il emprunte les orgues de Lord, des sonorités très prog’, ou qu’il s’adonne à des divagations jazzy ou hispanisantes.
Alors certes, les musiciens sont tellement excellents que formellement, l’album est estimable – si vous découvrez le groupe avec celui-ci, ce sera sûrement une expérience musicale intense. Mais il n’est ni à la hauteur des attentes, ni à celle l’évènement annoncé. Nous accorderons que cette chronique est aussi le reflet d’un état d’esprit à un moment donné, que notre jugement pourrait être amené à évoluer avec le temps, mais il semble que malgré le retour de Portnoy, Dream Theater soit en état de stagnation créative – un comble quand on se veut progressif ! Et quant à la pochette... Sans commentaire.
À écouter : "The Shadow Man Incident", "Night Terror", "Bend the Clock"