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Big Big Train
The Likes of Us
Produit par
1- Light Left in the Day / 2- Oblivion / 3- Beneath the Masts / 4- Skates On / 5- Miramare / 6- Love is the Light / 7- Bookmarks / 8- Last Eleven / 9- Miramare (Single Edit)


The Likes of Us marque une étape cruciale pour Big Big Train, un groupe qui sait comme personne concilier âme anglaise, orchestrations soignées et prog rock raffiné. Une étape tragique, même. Coupons court à tout suspense : cet opus, bien que techniquement impeccable, ne parvient pas à capturer l’étendue de la magie qui a fait le succès des précédents albums de la bande anglaise. Avec la disparition tragique de David Longdon, la formation se retrouve face à un défi de taille : comment combler le vide laissé par une voix aussi emblématique et expressive ? L’arrivée d’Alberto Bravin, ex chanteur et claviériste du groupe prog italien Premiata Forneria Marconi, en tant que remplaçant, s’inscrit dans une volonté de continuité stylistique, mais malheureusement son interprétation ne parvient pas à insuffler la même intensité émotionnelle, et c’est là que le bât blesse.
Le disque s’ouvre sur le calme “Light Left in the Day”, une première plage qui annonce immédiatement la couleur. Les arrangements, dominés par des passages de piano et d’orgue, créent une atmosphère riche et cinématographique. L’équilibre entre guitare, clavier et percussions se révèle habile, apportant une certaine intelligence à la composition. Pour couronner le tout, les musiciens sont impeccables et l'exécution est soignée dans les moindres détails. Pourtant, malgré cette perfection technique, une certaine froideur persiste, comme si l’émotion avait été mise de côté au profit d’une recherche trop poussée de l’excellence sonore.
En fait, la grosse faiblesse du disque tient dans la prestation vocale de Bravin. Bien que sa voix fasse le job, elle manque cruellement de la profondeur et de la chaleur qui caractérisaient celle de Longdon. Sur des titres comme l’agaçant single “Oblivion” ou “Skates On”, la prestation paraît parfois déconnectée des arrangements, sans le dynamisme ni la sensibilité qui auraient permis d’imprimer véritablement les compositions dans l’esprit de l’auditeur. Qu'on est loin de "Folklore" ! Cette absence d’intensité vocale, ce côté falot, nuit à l’impact émotionnel des morceaux, avec un ensemble qui paraît se conformer à une approche trop lisse, trop sage.
L’aspect le plus gênant de The Likes of Us réside dans son côté ultraméthodique. Si les compositions, dans leur structure, s’inscrivent parfaitement dans une sacro-sainte lignée prog rock à filiation génésienne, il manque quelque chose d’essentiel : une étincelle de vie, un brin de folie. “Miramare”, par exemple, aurait dû être une épopée musicale ambitieuse, mais la pièce reste trop sage et manque de cette fougue, des ces batailles instrumentales qui ont fait le charme des grandes compositions des anglais. Bien que la transition entre les différentes sections soit maîtrisée, bien que quelques éléments sympatoches surnagent (la tonicité de la ligne de basse sur les parties swinguées, par exemple), tout ça manque de surprises, de chair. Les variations harmoniques, les changements de rythme et les dynamiques de l’instrumentation se suivent de manière prévisible, et le groupe semble se contenter d’une formule éprouvée, sans chercher à sortir de ses sentiers battus. Bien sûr, on comprend que le décès de David Longdon ait pu pousser les sept membres restants du groupe à assurer le coup pour asseoir l’arrivée de Bravin. Dommage que ce soit au détriment de l’intensité et de l’intérêt de l’ensemble.
La balade “Love Is the Light” s’inscrit dans la même lignée. Même si l’harmonie entre le violon et le piano s’avère exemplaire (avec çà et là quelques touches de trompette), le titre ne parvient pas à dépasser le stade de la simple exécution - et il est vrai que les mièvreries vocales de Roberto Bravin n’aident pas. La production reste très qualitative, hyper propre, avec des arrangements instrumentaux soignés et chiadés, mais la chanson s’enlise dans une formule qui manque de relief. Plutôt que de submerger l’auditeur par une montée en puissance ou un moment de rupture, le morceau semble s’épanouir sans grand génie, avec un emploi des chœurs qui frise parfois un académisme outrancier. Cette prévisibilité dans la progression musicale empêche l’album de prendre la forme d’un véritable voyage : l'auditeur reste à quai, sans prendre le gros gros train en marche.
Même impression sur “Bookmarks”, un titre lambinet mellotronisé à souhait qui brille autant par son exécution impeccable que par sa fadeur : l’âme de la chanson peine à émerger. Les arrangements se suivent avec fluidité, mais leur manque de dynamique donne une impression de stagnation. Une fois encore, on a l’impression que la virtuosité musicale est au service de la perfection formelle mais qu’elle ne parvient pas à se libérer des contraintes du genre. Heureusement, “Last Eleven”, qui clôt le disque avec un chouïa de tension et de nervosité, relève un peu la barre. Le morceau commence sur des bases solides, mais son développement se fait dans un schéma trop attendu, sans grande surprise. , il semble se passer quelque chose, mais bien vite la banalité l’emporte et l’histoire disparaît derrière les envolées déconnectées de Roberto Bravin. La tension se construit mais se dénoue trop rapidement, et l’on reste clairement sur sa faim.
Au final, cet opus de Big Big Train souffre d’une certaine mollesse tant sur le plan des compositions que de l’interprétation vocale. Si la technique reste irréprochable et que la diversité des instruments – de la guitare électrique aux arrangements orchestraux plus classiques en passant par la fée électricité des claviers – apporte une plus-value indéniable, l’album ne parvient pas à s’imposer comme une œuvre marquante. Les morceaux, bien que techniquement au poil, ne possèdent pas cette capacité à captiver ou à surprendre. En tournant la page Longdon, les anglais réussissent leur pari technique, mais en oubliant l’auditeur dans le processus, en conséquence de quoi l’album se laisse écouter sans jamais totalement convaincre. Rien d’impossible à corriger dans de futures réalisations, mais aura-t-on vraiment envie de revenir à Big Big Train la prochaine fois, surtout après une telle perte humaine, musicale et émotionnelle ? Rien n’est moins sûr.
A écouter : euh... écoutez plutôt les albums précédents !
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